John Steinbeck n’en est pas revenu. « J’ai mis des mois à écrire ce bouquin [Les Raisins de la colère], et voilà qu’un enfant de salaud raconte cette histoire en 17 couplets ! » ce qu’il ne savait pas, c’est que Woody Guthrie avait écrit sa chanson en une nuit.

Dans le courant de l’année 1940, Woody Guthrie se produisait pour la première fois à New-York, dans un concert de soutien aux réfugiés de l’Oklahoma en Californie : ceux-là mêmes qui sont les héros du livre de Steinbeck, et du film de John Ford qui en est tiré. Ceux-là mêmes auxquels Guthrie, qui avait partagé leurs souffrances, avait consacré de nombreuses chansons. Le concert portait justement ce titre : Les Raisins de la colère. Peu de temps après, la compagnie Victor lui proposait d’enregistrer son premier disque commercial, avec ses chansons à ce sujet. Ce sera l’album Dust Bowl Ballads, les ballades des vents de poussière. On lui demandait d’en écrire une autre, à partir du Film de John Ford. Woody Guthrie avait déjà lu le livre, et même noué une relation amicale avec Steinbeck, que lui avait présenté leur ami commun, le comédien communiste Will Geer. Il avait même jeté sur le papier plusieurs ébauches de chansons sur certains de ses épisodes. Il alla revoir le film, suivant ainsi le conseil qu’il avait donné aux lecteurs du Daily Worker, le quotidien du parti communiste, dans lequel il expliquait : « ça montre ces fumiers de banquiers qui nous ont bousillés, et cette poussière qui nous a fracassés…. Vous êtes la star dans ce film… allez-y, regardez-vous vous-mêmes et écoutez-vous parler vos propres mots… ». Et le soir même, il demanda à Pete Seeger, qu’il venait de rencontrer par l’intermédiaire d’Alan Lomax, s’il pouvait lui procurer pour la nuit une machine à écrire. Il pouvait.

Guthrie commence à travailler dans la soirée, avec la machine à écrire, un bidon de deux litres de vin, et sa guitare. Il travaille sur la base de la mélodie de la chanson traditionnelle John Hardy (dont on trouve sur ce site la version de Leadbelly), et écrit couplet après couplet. Vers une heure du matin, ses amis vont se coucher. Le lendemain matin, ils le retrouvent roulé sur lui-même à même le sol. Le bidon de vin est à moitié vide, et sur la machine à écrire, se trouve le texte de la chanson Tom Joad.

C’est la plus longue chanson de l’album – et sans doute la plus longue qu’il ait enregistrée. Elle occupait les deux faces d’un 78 tours. Sur l’enregistrement qui suit, ces deux parties se font suite, mais on peut remarquer le passage de l’une à l’autre. Toute l’histoire du héros de Steinbeck est racontée, avec un certain luxe de détails significatifs. On y rencontre Casey, le prêcheur devenu syndicaliste, assassiné par les nervis, et que Guthrie évoquera dans une autre chanson, Vigilante Man (dans un couplet omis par la belle version qu’en donne Ry Coder sur ce site). Les derniers couplets sont comme un écho de celui de la chanson Joe Hill d’Alfred Hayes et Earl Robinson (dont on trouve sur ce site, entre autres la version de Paul Robeson) : « Où que tu regardes, la nuit ou le jour, c’est là que je serai, Maman […] Là où des enfants ont faim et pleurent, là où les gens ne sont pas libres, là où ils luttent pour leurs droits, c’est là que je serai… »

TOM JOAD

Tom Joad got out of the old McAlester Pen;
There he got his parole.
After four long years on a man killing charge,
Tom Joad come a-walkin’ down the road, poor boy,
Tom Joad come a-walkin’ down the road.

Tom Joad, he met a truck driving man;
There he caught him a ride.
He said, « I just got loose from McAlester Pen
On a charge called homicide,
A charge called homicide. »

That truck rolled away in a cloud of dust;
Tommy turned his face toward home.
He met Preacher Casey, and they had a little drink,
But they found that his family they was gone,
He found that his family they was gone.

He found his mother’s old-fashion shoe,
Found his daddy’s hat.
And he found little Muley and Muley said,
« They’ve been tractored out by the cats
They’ve been tractored out by the cats. »

Tom Joad walked down to the neighbor’s farm,
Found his family.
They took Preacher Casey and loaded in a car,
And his mother said, « We’ve got to get away. »
His mother said, « We’ve got to get away. »

Now, the twelve of the Joads made a mighty heavy load;
But Grandpa Joad did cry.
He picked up a handful of land in his hand,
Said: « I’m stayin’ with the farm till I die.
Yes, I’m stayin’ with the farm till I die. »

They fed him short ribs and coffee and soothing syrup;
And Grandpa Joad did die.
They buried Grandpa Joad by the side of the road,
Grandma on the California side,
They buried Grandma on the California side.

They stood on a mountain and they looked to the west,
And it looked like the promised land.
That bright green valley with a river running through,
There was work for every single hand, they thought,
There was work for every single hand.

The Joads rolled away to the jungle camp,
There they cooked a stew.
And the hungry little kids of the jungle camp
Said: « We’d like to have some, too. »
Said: « We’d like to have some, too. »

Now a deputy sheriff fired loose at a man,
Shot a woman in the back.
Before he could take his aim again,
Preacher Casey dropped him in his track, poor boy,
Preacher Casey dropped him in his track.

They handcuffed Casey and they took him in jail;
And then he got away.
And he met Tom Joad on the old river bridge,
And these few words he did say, poor boy,
These few words he did say.

« I preached for the Lord a mighty long time,
Preached about the rich and the poor.
Us workin’ folkses, all get together,
‘Cause we ain’t got a chance anymore.
We ain’t got a chance anymore. »

Now, the deputies come, and Tom and Casey run
To the bridge where the water run down.
But the vigilante thugs hit Casey with a club,
They laid Preacher Casey on the ground, poor Casey,
They laid Preacher Casey on the ground.

Tom Joad, he grabbed that deputy’s club,
Hit him over the head.
Tom Joad took flight in the dark rainy night,
And a deputy and a preacher lying dead, two men,
A deputy and a preacher lying dead.

Tom run back where his mother was asleep;
He woke her up out of bed.
An’ he kissed goodbye to the mother that he loved,
Said what Preacher Casey said, Tom Joad,
He said what Preacher Casey said.

« Ever’body might be just one big soul,
Well it looks that a-way to me.
Everywhere that you look, in the day or night,
That’s where I’m a-gonna be, Ma,
That’s where I’m a-gonna be.

Wherever little children are hungry and cry,
Wherever people ain’t free.
Wherever men are fightin’ for their rights,
That’s where I’m a-gonna be, Ma.
That’s where I’m a-gonna be. »