Il existe des dizaines d’enregistrements de Careless Love, le premier en date étant celui de Bessie Smith, en 1925. On trouve sur ce site l’une des versions enregistrées par Lonnie Johnson. Mais à en juger par le nombre et la variété des versions existantes, il s’agissait certainement d’une chanson traditionnelle très ancienne. W.C. Handy (qui a recueilli de nombreux blues classiques en les déposant sous son nom au début du XXe siècle, comme le fameux St Louis Blues, que l’on trouve sur ce site dans la version de Bessie Smith) en a proposé une version. Elle était au répertoire, dès cette époque, de certains orchestres du jazz naissant à la Nouvelle-Orléans.

Par sa structure poétique, il s’agit d’un blues assez classique. Quant au thème, celui de l’amour trahi, il illustre la chanson populaire dans le monde entier. Bien des artistes blancs l’on chantée, en particulier dans les milieux folk des années 60. Mais c’était toujours à partir de telle ou telle version enregistrée par les artistes de blues. Le cas de la version de Jean Ritchie est sans doute différent, et donne à penser aux relations entre les cultures populaires noire et blanche du Sud des États-Unis.

Jean Ritchie n’était pas une folkloriste professionnelle, mais elle a consacré beaucoup de temps à recueillir sur place le patrimoine folklorique (blanc) du Kentucky. Et si on l’appelait parfois – de façon sans doute abusive – la « mère du folk », c’est que son répertoire était d’une très grande richesse, et puisé aux sources mêmes où il était le mieux préservé. Or, elle a enregistré une version de Careless Love. La structure de la chanson et sa mélodie montrent indiscutablement qu’il s’agit bien de le la même chanson que chantaient Bessie Smith et tant d’autres. Mais on ne reconnait pas la musique afro-américaine dans son interprétation, qui se rapproche au contraire de celle de toutes les ballades anglo-américaines dont elle s’était fait une spécialité. En outre, le texte sur lequel elle chante, qui s’écarte des versions traditionnelles, évoque d’autres chansons du folklore blanc.

On peut imaginer que la chanson est ainsi passée d’un répertoire à l’autre. Ce n’est certes pas le seul cas : il existait assurément, malgré la ségrégation, une certaine porosité entre les folklore noir et blanc du Sud. Il existe par ailleurs toute une tradition de blues blanc, connue sous le nom de Hillbilly (musique de « petits gars des collines », autrement dit de « culs-terreux »). Pourtant, le cas de Careless Love ne semble pas appartenir à ce genre. Est-ce dû au style propre de Jean Ritchie ? Peut être. Mais ce style était particulièrement fidèle aux interprétations traditionnelles. On doit donc se borner à imaginer ce qu’a pu être l’histoire de cette chanson, et comment elle a pu passer, soit de la musique noire au répertoire des petits fermiers blancs du Kentucky, soit comment une vieille chanson anglo-américaine est devenue un standard du blues…

Quoi qu’il en soit, la voici :