John Henry Faulk était juste un type bien. Il n’était ni raciste ni anticommuniste, il était attaché à la liberté de parole et aux droits civiques. On a pu le décrire comme le plus éloquent défenseur du premier amendement (celui qui prévoit la liberté de parole). Il aimait la culture populaire. Cela a suffi pour que les tenants de la noire réaction qui s’est abattue sur les États-Unis aux temps de la guerre froide lui pourrissent la vie. C’était l’époque de la chasse aux sorcières : il fut une sorcière de choix.

Né en 1913 dans une famille méthodiste, très tôt sensibilisé à la lutte pour les droits civiques, John Henri Faulk était un folkloriste, auteur d’une thèse sur les sermons des prédicateurs noirs du Sud. Mais il fut avant tout un grand homme de radio. Engagé dans la marine marchande au cours de la seconde guerre mondiale (comme l’ont été de leur côté Woody Guthrie et Cisco Houston), puis enrôlé dans l’armée, c’est là qu’il devient membre de l’ACLU (la grande organisation de défense des libertés publiques), et commence à s’intéresser à la radio, où il entamera sa carrière après-guerre.

Lié aux milieux progressistes – il partagea un temps l’appartement d’Alan Lomax – il devient un des animateurs du syndicat des artistes de radio et de télévision. La ligne qu’il défend est la défense des salariés, plus que la recherche des affiliations communistes des unes et des autres. Il s’oppose à la pratique des « listes noires » que différentes officines multiplient à travers le pays. En rétorsion, il se retrouve lui-même inscrit sur la liste noire établie par l’une d’entre elles, AWARE, fondée en 1953 pour « combattre la conspiration communiste dans les industries du spectacle et de la communication », et liée au sinistre sénateur McCarthy. Les sponsors de son émission se retirent, et Faulk perd son emploi en 1957. Il prend alors l’initiative de poursuivre les auteurs de cette liste noire en justice. Le procès qui s’ensuit dure cinq ans, AWARE ayant pour avocat le principal conseiller de McCarthy, Roy Cohn.

Et ce procès va marquer les annales. En 1962, après une audience de onze semaines, le jury lui accorde en réparation de son préjudice la somme inouïe de 3,5 millions de dollars, ramenée en appel à 500.000 dollars (dont il ne lui resta que 75.000 dollars, compte tenu des frais du procès et des dettes qu’il avait dû accumuler).

C’est la fin de la liste noire. Mais sa carrière avait été brisée, même si elle put reprendre en quelques rares occasions après son procès, avec en particulier en 1963 la production d’une émission Folk Songs And More Folk Songs, où des artistes comme Bob Dylan ou Barbara Dane ont pu se produire (on trouve sur ce site un extrait de cette émission, avec l’interprétation par Dylan de Man Of Constant Sorrow). Il n’aura plus jamais de collaboration régulière avec la CBS.

L’histoire de John Henry Faulk est ainsi emblématique de la lutte des milieux progressistes contre les interdictions professionnelles et autres persécutions qui ont frappé pendant près de vingt ans les artistes soupçonnés d’affiliations communistes, conduisant à la prison des cinéastes comme Dalton Trumbo ou Herbert Biberman ou des écrivains comme Howard Fast, conduisant un Pete Seeger à dix années de marathon judiciaire pour éviter lui-même la prison et le privant d’accès aux studio de radio ou de télévision pendant de longues années, ou conduisant les Weavers à interrompre leur activité. Plusieurs pages de ce site évoquent cette histoire, en particulier la notice de Wasn’t That A Time chantée par Pete Seeger, et le Talking Unamerican Blues de Betty Saunders.

Phil Ochs a consacré, avec les artistes de la revue Broadside, une belle chanson d’hommage aux combats de John Henry Faulk. La voici.

BALLAD OF JOHN HENRY FAULK

I’ll tell you the story of John Henry Faulk.
I’ll tell you of his trials and the troubled trail he walked,
And I’ll tell of the tyrants, the ones you never see:
Murder is the role they play and hatred is their fee.

On the TV and the radio John Henry Faulk was known.
He talked to many thousands with a mind that was his own,
But he could not close his eyes when the lists were passed around,
So he tried to move the union to tear the blacklist down.

His friends they tried to warn him he was headin’ for a fall.
If he spoke against the blacklist he had no chance at all,
But he laughed away their warnings and he laughed away their fears:
For how could lies destroy the work of many honest years?

Then slowly, oh so slowly, his life began to change.
People would avoid his eyes, his friends were actin’ strange,
And he finally saw the power of the hidden poison pen
When they told him that his job was through, he’d never work again.

And he could not believe what his sad eyes had found.
He stared in disbelief as his world came tumblin’ down,
And as the noose grew tighter, at last the trap was clear:
For every place he turned to go, that list would soon be there
— oh, that list.

And is there any bottom to the fears that grow inside?
Is there any bottom to the hate that you must hide?
And is there any end to your long road of despair?
Is there any end to the pain that you must bear?

His wife and children trembled, the time was runnin’ short,
When a man of law got on their side and took them into court,
And there upon the stand they could not hide behind their lies,
And the cancer of the fascist was displayed before our eyes.

Hey, you blacklist, you blacklist, I’ve seen what you have done.
I’ve seen the men you’ve ruined and the lives you’ve tried to run,
But the one thing that I’ve found is, the only ones you spare
Are those that do not have a brain, or those that do not care.

And you men who point your fingers and spread your lies around,
You men who left your souls behind and drag us to the ground,
You can put my name right down there, I will not try to hide —
For if there’s one man on the blacklist, I’ll be right there by his side.

For I’d rather go hungry and beg upon the streets
Than earn my bread on dead men’s souls and crawl beneath your feet.
And I will not play your hater’s game and hate you in return,
For it’s only through the love of man the blacklist can be burned.

For it’s only through the love of man the blacklist can be burned.