En 1941, Woody Guthrie venait d’acquérir une certaine notoriété sur la scène newyorkaise, par ses chansons sur les vents de poussière et l’exode des populations de l’Oklahoma vers la Californie, les Dust Bowls Ballads. Sur la recommandation d’Alan Lomax, qui l’avait enregistré pour la Bibliothèque du Congrès, le réalisateur d’un documentaire sur la construction en cours d’un grand barrage sur le fleuve Columbia, dans l’État du Washington l’avait appelé pour un job d’une année, et le voilà qui traverse les États-Unis avec femme et enfants pour rejoindre son poste. Mais les choses ne tournèrent pas comme prévu. Guthrie n’avait pas seulement acquis une réputation de musicien et de poète, mais aussi une réputation d’agitateur politique : il n’était pas possible de lui faire un vrai contrat pour 12 mois. On se contenta de l’embaucher pour une durée d’un mois, à charge d’écrire des chansons pour illustrer le documentaire. Aucune ligne budgétaire n’existait pour embaucher un gratteur de guitare. Son contrat indiqua donc simplement « aide-cameraman ». Il écrivit en fin de compte 26 chansons au cours de ces trente jours, après avoir sillonné les chantiers, les villes et campagnes avoisinantes, discuté avec les ouvriers, les ingénieurs et les paysans, observé les paysages, écouté les concepteurs du projet, réfléchi à ses implications économiques, politiques et sociales. 17 de ces chansons formeront la matière de son deuxième album commercial, Columbia River Ballads.

On pourrait à bon droit ironiser sur le soutien enthousiaste de Guthrie aux « grands travaux » du New-Deal. Il y voyait l’emploi promis à des milliers de personnes, l’irrigation de terres arides sur lesquelles les paysans peinaient à survivre, l’électrification de toute une région permettant son industrialisation et l’amélioration de la vie quotidienne des gens, tout un romantisme que l’on qualifierait aujourd’hui volontiers de productiviste et de destructeur. Le barrage du Grand Coulee, au cœur de ce projet, c’est aussi l’éviction de leurs terres ancestrales de milliers d’amérindiens. De cela, Woody Guthrie n’a rien vu. Rien vu non plus de la catastrophe pour les saumons sauvages du fleuve, incapables faute d’un aménagement spécifique de remonter le barrage pour se reproduire en amont. Telles sont sans doute les contradictions du progressisme en ces années. Mais le New-Deal apportait en effet un nouveau bien-être à des populations entières, et si certaines chansons en montrent les limites (comme le End Of My Line que l’on trouve sur ce site), si d’autres, comme Pastures Of Plenty (que l’on trouve également sur ce site dans l’interprétation de Bob Dylan, celle de Harry Belafonte, et celle de Tom Paxton) chantent les luttes et les espoirs des petites gens, beaucoup de ces chansons sont surtout des hymnes au progrès.

La chanson intitulée Grand Coulee Dam, est au centre de ce cycle, consacrée en termes épiques au prodige consistant à dompter le fleuve, celui là même dont parle la chanson purement poétique interprétée sur ce site par Country Joe McDonald, en lui disant « Roule, Columbia, tu peux te balader jusqu’à la mer, mais pendant que tu te balades, tu peux travailler pour moi ! ». Elle est écrite sur la musique de Wabash Cannonball, célèbre ballade de la famille Carter (que l’on trouve sur ce site), avec dans certaines versions, comme celle-ci-après, de légères variations de la ligne mélodique. Avec le barrage du Grand Coulee, la fleuve Columbia devient pour Guthrie, après les jardins et les tours dont les voyageurs parlent tout le temps, l’une des merveilles du monde. L’Oncle Sam a relevé le défi, pour les fermiers, et les usines, et tout le monde, et vous et moi. Et maintenant, dans le Washington et dans l’Oregon, on entend les usines bruisser, faisant du chrome, du manganèse et de l’aluminium. Quant au fleuve, dans lequel des hommes sont morts pour le domestiquer, et qui a réduit des bateaux à l’état d’éclats de bois, il a aussi donné à rêver du jour où le grand barrage le traverserait…

GRAND COULEE DAM

Well, the world has seven wonders that the trav’lers always tell,
Some gardens and some towers, I guess you know them well,
But now the greatest wonder is in Uncle Sam’s fair lang,
It’s the big Columbia River and the big Grand Coulee Dam.

She heads up the Canadian Rockies where the rippling waters glide,
Comes a-roaring down the canyon to meet the salty tide,
Of the wide Pacific Ocean where the sun sets in the West
And the big Grand Coulee country in the land I love the best.

In the misty crystal glitter of that wild and wind ward spray,
Men have fought the pounding waters and met a watery grave,
Well, she tore their boats to splinters but she gave men dreams to dream
Of the day the Coulee Dam would cross that wild and wasted stream.

Uncle Sam took up the challenge in the year of ‘thrity-three,
For the farmer and the factory and all of you and me,
He said, « Roll along, Columbia, you can ramble to the sea,
But river, while you’re rambling, you can do some work for me. »

Now in Washington and Oregon you can hear the factories hum,
Making chrome and making manganese and light aluminum,
And there roars the flying fortress now to fight for Uncle Sam,
Spawned upon the King Columbia by the big Grand Coulee Dam.

In the misty crystal glitter of that wild and wind ward spray,
Men have fought the pounding waters and met a watery grave,
Well, she tore their boats to splinters but she gave men dreams to dream
Of the day the Coulee Dam would cross that wild and wasted stream.