Il n’aimait pas trop son surnom de « Pretty Boy », beau gosse. Mais c’est comme ça que Charles Arthur Floyd (1904-1934) est entré dans l’histoire, puis dans la légende. Il existe (au moins) deux versions sur l’origine de ce surnom. Pour les uns, c’est ce qu’en avait dit un policier, décrivant des bandits qui lui avaient échappé : l’un d’entre eux était un « beau gosse ». Et l’on avait reconnu Floyd. Pour d’autres, c’est une jeune femme qu’il avait rencontrée à l’issue d’un de ses braquages : « c’est toi que je veux, beau gosse ! », lui avait-elle dit.

S’il était né en Géorgie, s’il a surtout opéré dans le Kansas, c’est en Oklahoma qu’il avait grandi, et c’est là qu’il a acquis une bienveillante renommée. Car si Pretty Boy Floyd était un bandit, un pilleur de banque, c’était aussi un homme qui avait connu la pauvreté des paysans de l’Oklahoma, et ne l’avait jamais oublié. Et s’il avait déjà été arrêté à l’âge de 18 ans pour un petit vol, un certain nombre de ses premières condamnations lui ont été infligées pour vagabondage. Bien que sa carrière criminelle commence un peu avant la grande crise, il est assez représentatif des désastres sociaux de cette période. On l’a de son temps appelé le Robin des Bois de Cookson Hill. Et c’est vrai qu’il volait les riches, même si ce n’était pas vraiment pour donner aux pauvres. Cela ne l’empêchait pas d’aider les pauvres à sa façon, par exemple en détruisant lors de ses cambriolages les documents contractuels, ou les titres de propriété sur lesquels reposait leur exploitation, leurs loyers insupportables, leur misère. Et s’il a bien ici ou là tué un policier, il n’a jamais pris le risque de blesser un passant. Il a ainsi souvent bénéficié de la bienveillance populaire : il était du bon côté. Et après tout, même en l’absence de redistribution, il s’en prenait aux banquiers honnis, causes des malheurs du peuple. Et s’il était haï des banquiers et de la police, il recevait en contrepartie la sympathie des petites gens. On trouvera certaines photos de Pretty Boy Floyd sur la vidéo de l’enregistrement de cette chanson par Ramblin’ Jack Elliott.

Au lendemain de la mort de John Dillinger, abattu par un agent fédéral le 22 juillet 1934, Pretty Boy Floyd a été déclaré ennemi public n°1. Il a été abattu à son tour le 22 octobre de la même année, par le même fonctionnaire du FBI. A chacun son métier.

Celui de Woody Guthrie était d’écrire des chansons. En 1939, il compose la Ballade de Pretty Boy Floyd, qu’il enregistrera plus tard plusieurs fois (avec de menues variantes) sous le simple titre Pretty Boy Floyd. Il ne cherche pas, comme dans ses chansons historiques à dire la vérité dans sa nudité, ni même vraiment à raconter une histoire. Ce qui l’intéresse dans son héros, c’est la légende. Une légende qu’il a connue lui-même dans cet Oklahoma où Floyd pouvait si facilement trouver refuge. De dix ans son cadet, il connaissait et aimait ces admirateurs du bandit, qui racontaient en boucle ses faits d’armes – embellissant le tableau en tant que de besoin.

Les histoires de bandits constituent tout un secteur de la chanson populaire traditionnelle, et le Pretty Boy Floyd de Guthrie vient s’ajouter à un patrimoine déjà bien rempli. La chanson commence comme beaucoup de ballades, mais en s’adressant plus particulièrement aux enfants, car le poète ne veut pas seulement raconter, mais aussi édifier. « Si vous venez vers moi, les enfants, je vous raconterai une histoire : celle de Pretty Boy Floyd le hors-la-loi ». Guthrie a-t-il inventé les circonstances dans lesquelles Floyd serait devenu un hors-la-loi, ou les a-t-il empruntées à la légende alors en construction ? Quoi qu’il en soit, l’histoire qu’il raconte a peu à voir avec la chronique. Voici un Pretty Boy Floyd bon père de famille, qui doit prendre le maquis à la suite d’une altercation au cours de laquelle il avait tué un policier qui l’avait provoqué : c’est plutôt au cours de ses braquages ou de ses cavales que le bandit a à l’occasion commis de tels crimes. Mais peu importe. Car le cœur de ce que Guthrie veut retenir, c’est l’idée du Robin des Bois de l’Oklahoma. Il ne détruit pas les baux, mais paye les loyers, et le reste à l’avenant. Et ce qui reste dans la mémoire populaire dont Woody Guthrie rend compte, ce sont ses bienfaits. Même sa mort tragique n’est pas évoquée.

La conclusion de la chanson tient en des vers qui sont parmi les plus fameux de leur auteur. Nous sommes en Oklahoma, ce pays dont tant de gens ont été chassés par la misère et la spéculation. Guthrie a tant chanté les misères de ce peuple – ce qu’il appelait « son » peuple – qu’il ne va pas les oublier en parlant de Pretty Boy Floyd, et tout son propos vise au contraire à réhabiliter le pilleur de banques en le comparant aux banquiers eux-mêmes : « En bourlinguant dans ce pays, j’ai vu toutes sortes de gens curieux. Il y en a qui vous voleront avec un six-coups, et d’autres avec un stylo-plume. Mais en voyageant votre vie, dans vos errances, vous ne verrez jamais un hors-la-loi évincer une famille de sa maison. »

PRETTY BOY FLOYD

If you’ll gather ’round me, children,
A story I will tell
‘Bout Pretty Boy Floyd, an outlaw,
Oklahoma knew him well.

It was in the town of Shawnee,
A Saturday afternoon,
His wife beside him in his wagon
As into town they rode.

There a deputy sheriff approached him
In a manner rather rude,
Vulgar words of anger,
An’ his wife she overheard.

Pretty Boy grabbed a log chain,
And the deputy grabbed his gun;
In the fight that followed
He laid that deputy down.

Then he took to the trees and timber
Along the river shore,
Hiding on the river bottom
And he never come back no more.

Yes, he took to the trees and timber
To live a life of shame;
Every crime in Oklahoma
Was added to his name.

But a many a starvin’ farmer
The same old story told
How the outlaw paid their mortgage
And saved their little homes.

Others tell you ’bout a stranger
That come to beg a meal,
Underneath his napkin
Left a thousand-dollar bill.

It was in Oklahoma City,
It was on a Christmas Day,
There was a whole car load of groceries
Come with a note to say:

« Well, you say that I’m an outlaw,
You say that I’m a thief.
Here’s a Christmas dinner
For the families on relief. »

Yes, as through this world I’ve wandered
I’ve seen lots of funny men;
Some will rob you with a six-gun,
And some with a fountain pen.

And as through your life you travel,
Yes, as through your life you roam,
You won’t never see an outlaw
Drive a family from their home.