Buffalo Skinners est une chanson de cowboys qui date de la fin du XIXe siècle (on en trouve une version par Eric Von Schmidt sur ce site). Les cowboys dont il s’agit ne sont pas les traditionnels vachers, mais des jeunes gens sans travail, embauchés pour une saison de chasse au bison, comme il s’en organisait de nombreuses à partir des années 1870. Dans la version de Woody Guthrie proposée ici, l’histoire commence à Griffin au printemps 1883, mais le texte habituel de la chanson la fait commencer à Jacksboro en 1873. En fait, Guthrie a confondu et mélangé deux chansons distinctes : la seconde, dont les considérations de lieu et de temps correspondent à celle-ci n’a plus pour thème la chasse aux bisons, mais la conduite traditionnelle des troupeaux.

La chasse industrielle au bison, dans laquelle s’est illustré William Cody, dit Buffalo Bill, n’est pas un des épisodes les plus reluisants de la conquête de l’Ouest : elle a été l’un des moyens de l’extermination des tribus indiennes des Plaines, à travers celle de leur nourriture essentielle, le bison, sur lequel reposait la totalité de leur économie. En finir avec les troupeaux de bisons était aussi un objectif de la colonisation, parce que cela était indispensable à la mise en culture des terres préalablement volées aux Indiens, et nécessaire aux progrès des chemins de fer, dont les gigantesques troupeaux de bisons perturbaient les travaux, comme ils perturbaient l’avancée des trains. Il y avait par ailleurs une exploitation économique du bison : le marché des peaux était florissant, tant dans l’Est qu’en Europe. Les chasseurs dépeçaient (ou plutôt faisaient dépecer) les bêtes abattues, et laissaient les carcasses pourrir sur la plaine. Les ossements étaient ultérieurement ramassés pour les besoins de l’industrie des engrais. Mais c’est vraiment le souci d’affamer les Indiens qui a explicitement été mis en avant pour favoriser cette chasse, le Président Grant s’opposant à toute mesure destinée à protéger le bison nécessaire à la survie des Sioux, des Comanches et des Cheyennes, qu’il fallait à tout prix contraindre à se réfugier dans les réserves.

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas de cela que parle la chanson, que ce soit dans ses versions traditionnelles ou dans celle de Woody Guthrie. Et même, alors que parmi les dangers qui menacent les équipes des chasseurs, les versions classiques évoquent parfois les Indiens les guettant pour les tuer, ces Indiens sont ici remplacés par des hors-la-loi. Ce dont parle Guthrie avant tout, ce qui l’a intéressé dans la chanson et l’a conduit à l’adapter, c’est l’exploitation des hommes recrutés, comme le cowboy qui raconte ici son histoire, pour dépecer le gibier abattu par les chasseurs, la manière dont on les convainc de partir pour l’été, les difficultés qui les attendent. Suivant les versions, la chanson se termine de diverses manières. Mais dans toutes, à la fin de l’expédition, l’organisateur de la chasse (dont Guthrie ne donne pas le nom, mais que les autres versions appellent Crego, ou Kreego) refuse de payer aux cowboys le salaire qu’il leur avait promis, arguant de diverses dépenses imprévues, ramenées par Guthrie à l’accusation faite aux hommes d’avoir trop bu, si bien que c’est eux qui se trouveraient en dette. La version qui suit reprend le cas le plus général : les cowboys tuent purement et simplement leur patron. Woody Guthrie ajoute une remarque de son cru, par un anachronisme ironique qui ramène l’aventure à la situation de la grande crise : si les cowboys réagissent ainsi, explique-t-il, c’est qu’ils n’avaient jamais entendu parler du droit des faillites ! Et voici les os de Crego qui blanchissent sur la plaine comme ceux des bisons…

BUFFALO SKINNERS

Come all you old time cowboys and listen to my song,
Please do not grow weary, I’ll not detain you long.
Concerning some wild cowboys who did agree to go,
Spend the summer pleasant on the trail of the Buffalo.

Found myself in Griffin in the spring of ’83,
When a well known famous drover come a walking up to me.
Said, « How do you do, young fellow, well how would you like to go
Spend the summer pleasant on the trail of the Buffalo?  »

Well I being out of work right then to the drover I did say,
« Going out on the Buffalo Road depends on your pay.
If you pay good wages, transportation to and fro,
Think I might go with you on the hunt of the Buffalo.  »

« ’Course I’ll pay good wages and transportation too,
If you will agree to work for me until the season’s through.  »
But if you do get homesick and you try to run away,
You’ll starve to death out on the trail and also lose your pay.  »

Well with all his flattering talking he signed up quite a train
Some ten or twelve in number, some able bodied men.
Our trip it was a pleasant one as we hit the westward road,
Till we crossed old Boggy Creek in old New Mexico.

There our pleasures ended and our troubles all began.
A lightening storm it hit us and made the cattle run.
Got all full of stickers from the cactus that did grow,
Outlaws watching to pick us off in the hills of Mexico.

Well our working season ended and the drover would not pay
You hadn’t drunk too much, you are all in debt to me.
But the cowboys never had heard such a thing as a bankrupt law,
So we left that drover’s bones to bleach on the Plains of the Buffalo.