Il est parfois difficile de déterminer la date exacte de la composition des chansons de Woody Guthrie. Mais pour celle-ci, Lindbergh, les choses sont assez claires : elle fait une référence explicite au bombardement de Pearl Harbour, intervenu le 7 décembre 1941, et est dirigée, à travers la personnalité de Charles Lindbergh, contre une organisation, America First (L’Amérique d’abord !), qui s’est dissoute quatre jours plus tard. Enregistrée immédiatement après avoir été écrite, elle n’a jamais été publiée – désormais privée d’objet – et n’a été redécouverte qu’à la fin du XXe siècle, quand la Smithsonian a entrepris l’exploitation du catalogue des éditions Folkways de Moses Asch et la publication à peu près systématique des enregistrements de Woody Guthrie.

Charles Lindbergh était un héros des États-Unis : il avait été, en 1927, le premier aviateur à avoir traversé l’Atlantique. A la suite d’un drame personnel (l’enlèvement criminel et l’assassinat de son jeune fils en 1932 avait défrayé la chronique), il voyage en Europe, et singulièrement dans l’Allemagne nazie, où il s’émerveille des prouesses et de la puissance de l’aviation allemande. En 1936, Herman Göring en personne le décore de l’Ordre de l’Aigle allemand, et il déclare à cette occasion qu’Hitler est un grand homme – et moins dangereux que Staline.

Lorsque survient la guerre en Europe, Lindbergh est un fervent partisan de la neutralité américaine, le plus prestigieux tenant de l’isolationnisme, et le porte-parole principal de la plus grande organisation militant contre l’entrée en guerre des États-Unis, America First, forte de 800.000 membres. Il mène alors une vaste campagne contre la politique de Franklin D. Roosevelt, auquel il reproche son parti pris dans la guerre. Accessoirement, il se passionne pour les travaux d’Alexis Carrel, grand médecin et grand théoricien de l’inégalité des races humaines. Le 11 septembre 1941, au cours d’un meeting d’America First à Des Moines, dans l’Iowa, il déclare que « les trois plus importants groupes qui poussent ce pays à la guerre sont les Britanniques, les Juifs et l’administration Roosevelt. » Il reçoit alors le soutien fervent d’un autre isolationniste – historiquement un homme de gauche – Gerald Nye, qui déclare de son côté « que les Juifs sont le plus important facteur de notre mouvement vers la guerre. »

Charles Lindbergh devait prendre une nouvelle fois la parole dans un meeting d’America First, et son discours, évoquant les dangers qui guettaient les États-Unis, précisait : « ce n’est pas l’invasion ; ce n’est pas l’intervention [étrangère] ; ce n’est pas l’Allemagne, ni la Russie, ni le Japon. […] Notre nation a été conduite à la guerre [en 1917] sur des promesses de paix. Elle est maintenant conduite à la dictature [de Roosevelt] sur des promesses de démocratie. » Mais ce discours n’a jamais été prononcé : cinq jours avant la date prévue, l’aviation japonaise bombardait Pearl Harbour. Et la veille, America First avait cessé d’exister. Entre ces deux dates, Woody Guthrie avait écrit et enregistré sa chanson.

Sur une musique adaptée de celle déjà utilisée pour sa chanson Baltimore To Washington, il y décrit la « carrière » politique de Lindbergh par cette seule anecdote : comment il avait été décoré par les nazis. Il prête à sa femme Annie une ambition présidentielle pour son mari, lequel objecte qu’il devrait partager le lit de la Maison Blanche avec « Wheeler, Clark et Nye », des politiciens isolationnistes, également membres de America First, et dont deux au moins (Wheeler et Nye) étaient issus de la gauche. Il attribue à Hitler en personne l’initiative de faire créer America First par Lindbergh (en réalité, Lindbergh n’est pas le créateur de cette organisation…). Il évoque les tournées de l’aviateur à travers le pays, en précisant que le carburant de ses avions est payé par « Hoover [le directeur du FBI], Clark et Nye ». Il imagine Lindbergh, familièrement surnommé Lindy, conseiller à Hoover de faire comme la France : « s’arranger avec Hitler nous permettra de nous en sortir ». Il évoque diverses personnalités, qu’il présente comme liées à America First, en particulier le Père Charles Coughlin, un prêtre catholique violemment anti-communiste, qui avait un temps soutenu Roosevelt en 1932, avant de lui reprocher d’être trop complaisant avec les banquiers, ce qui était de nature à favoriser le communisme, et manifestait depuis toujours une admiration explicite pour Hitler et Mussolini, et des sentiments antisémites prononcés. Guthrie le décrit comme ayant l’estomac plein de gaz et la cervelle pleine d’Hitler. Puis, il imagine à nouveau Hitler donner ses consignes à Lindy : « Planque les comme tu peux, mais on va bombarder Pearl Harbour avec l’aide du Japon ». Puis, un matin de décembre, les bombes arrivent du Japon, et font 1500 morts à Wake Island et Pearl Harbour. Il affirme ensuite que Lindbergh a voulu s’engager dans l’armée, mais en a été refusé de peur qu’il ne vende à Hitler quelques millions d’hommes de plus. En réalité, Lindbergh pourra participer à sa façon à l’effort de guerre.

Les deux derniers couplets viennent donner deux conclusions au propos : si Hitler est battu, c’est aux gens du commun de prendre les manettes. Et avant de lui envoyer vos chèques, sachez que quand ils disent America First, l’Amérique d’abord, ce qu’ils ont en tête c’est America Next, l’Amérique ensuite.

LINDBERGH

Mister Charlie Lindbergh, he flew to old Berlin,
Got him a big Iron Cross, and he flew right back again
To Washington, Washington.

Mrs. Charlie Lindbergh, she come dressed in red,
Said: « I’d like to sleep in that pretty White House bed
In Washington, Washington. »

Lindy said to Annie: « We’ll get there by and by,
But we’ll have to split the bed up with Wheeler, Clark, and Nye
In Washington, Washington. »

Hitler wrote to Lindy, said « Do your very worst. »
Lindy started an outfit that he called America First
In Washington, Washington.

All around the country, Lindbergh he did fly,
Gasoline was paid for by Hoover, Clark, and Nye
In Washington, Washington.

Lindy said to Hoover: « We’ll do the same as France:
Make a deal with Hitler, and then we’ll get our chance. »
In Washington, Washington.

Then they had a meetin’, and all the Firsters come,
Come on a walk and they come on a run,
In Washington, Washington.

Yonder comes Father Coughlin, wearin’ the silver chain,
Gas on his stomach and Hitler on the brain.
In Washington, Washington.

Mr. John L. Lewis would sit and straddle a fence,
But his daughter signed with Lindbergh, and we ain’t seen her since
In Washington, Washington.

Hitler said to Lindy: « Stall ’em all you can,
Gonna bomb Pearl Harbor with the help of old Japan. »
In Washington, Washington.

Then on a December mornin’, the bombs come from Japan,
Wake Island and Pearl Harbor, kill fifteen hundred men.
In Washington, Washington

Now Lindy tried to join the army, but they wouldn’t let him in,
Afraid he’d sell to Hitler a few more million men.
In Washington, Washington

So I’m a-gonna tell you people, if Hitler’s gonna be beat,
The common workin’ people has got to take the seat
In Washington, Washington.

And I’m gonna tell you workers, ‘fore you cash in your checks:
They say « America First, » but they mean « America Next! »
In Washington, Washington.