Le premier enregistrement de ce standard du blues date de 1935, et est le fait de Big Joe Williams, accompagné d’un petit orchestre rustique, avec violon à une corde et planche à laver (washboard). Le même en a également donné une version en 1941, accompagné cette fois par l’harmoniciste Sonny Boy Williamson. Entre ces deux versions, les paroles sont assez différentes. Il en va de même des innombrables versions qui ont suivi, de la part d’innombrables artistes : tel est le sort des standards de la chanson populaire, et singulièrement du blues, un idiome dans lequel l’improvisation du texte joue parfois un rôle important. S’agissant de Baby Please Don’t Go, l’un des classiques du blues les plus chantés, dont les origines semblent remonter aux débuts du XXe siècle et qui emprunte certains de ses traits à des chansons de travail du XIXe, ce phénomène est encore accru.

La structure – que l’on pourrait qualifier d’assez primitive – de ce blues favorise un tel traitement. Le premier vers est répété trois fois, ce qui donne le temps à l’artiste d’imaginer ce qu’il va dire dans la suite, en brodant le cas échéant sur des thèmes eux-mêmes standardisés, repiqués ici où là dans le folklore. C’est dire si, contrairement à d’autres blues, Baby Please Don’t Go n’est pas une chanson personnelle. Ne t’en vas pas, répète-t-elle avec insistance. Ne repars pas à la Nouvelle Orléans. S’il te plait, ne t’en vas pas.

Dans la version de Big Joe Williams – dont il est probable qu’elle est elle-même puisée dans un fonds commun – le chanteur se plaint d’être maltraité par la femme à laquelle il s’adresse, qui le traite « comme un chien ». Cette expression revient dans plusieurs versions, mais elle est absente de celle de Big Bill Broonzy que l’on trouve ici. Si la mention de La Nouvelle Orléans semble commune à toutes les versions de ce blues qui est manifestement issu du delta du Mississippi, il n’en va pas de même des autres lieux. Dans le deuxième couplet, Big Bill se plaint d’être tout seul à Rolling Forks, une petite ville du Mississippi. On trouve la même mention dans la version de Bukka White. Mais dans cette dernière, on comprend que ce qui fait souffrir l’homme, la raison pour laquelle la femme le « traite comme un chien » et rentre à La Nouvelle Orléans, c’est que son homme est revenu du pénitencier, encore porteur de ses chaines. Dans la version de Big Bill Broonzy, le pénitencier est appelé par son nom : il s’agit de Parchman Farm, la plus grande, la plus vieille et la plus célèbre prison du Mississippi. Mais le prisonnier n’est plus cette fois l’amant de sa compagne, c’est le chanteur lui-même. Le ton de reproche est donc absent de la chanson, car l’abandon dont l’homme se plaint résulte de sa situation à lui, prisonnier à Parchman Farm et souffrant du froid. Cette prison est l’objet de plusieurs bues fameux, parfois écrits par des artistes y ayant séjourné, mais tel n’est pas le cas de Big Bill Broonzy : la référence qu’il lui fait est plus formelle, empruntée au folklore qui faisait de ce lieu un lieu symbolique, très parlant pour les populations noires de la région.

Quoi qu’il en soit, Baby Please Don’t Go n’est pas, contrairement à d’autres blues, une chanson « à texte ». Elle est plus un prétexte à une certaine rythmique, et dans le cas de l’interprétation de Big Bill Broonzy qui suit, à de brillants solos de guitare. Cet enregistrement appartient à la dernière partie de la carrière de Big Bill, en 1952, quand il faisait retour au blues rural de sa jeunesse, après avoir été l’un des grands modernistes du premier Chicago Blues de la fin des années 30 à la fin des années 40.

 

BABY PLEASE DON’T GO

Baby, please don’t go
Baby, please don’t go
Baby, please don’t go
Back to New Orleans
You know I hurts me so

Babe I’m way down here
You know I’m way down here
Babe I’m way down here
In the Rolling Forks
Baby please don’t go

Baby, please don’t go
Baby, please don’t go
Baby, please don’t go
Back to New Orleans
You know it hurts me so

Babe I’m way down here
You know I’m way down here
Babe I’m way down here
On old Parchman Farm
Baby please don’t go

Baby, please don’t go
Baby, please don’t go
Baby, please don’t go
And leave me here
You know it’s cold down here

Babe I’m way down here
You know I’m way down here
Babe I’m way down here
On old Parchman Farm
Baby please don’t go

You know it’s cold down here
Babe it’s cold down here
Babe it’s cold down here
On old Parchman Farm
Baby please don’t go

Baby, please don’t go
Baby, please don’t go
Baby, please don’t go
And leave me here
You know it’s cold down here

I’m half fit down here
I’m half fit down here
I’m half fit down here
On old Parchman Farm
Baby please don’t go