La légende de Railroad Bill est née de son vivant. Et sans doute en va-t-il de même de la chanson qui l’évoque, et n’évoque pas sa mort. Cette légende, dont le vrai du faux semble ne jamais avoir été bien démêlés, illustre l’ambiance du Sud dans la noire période qui fait, à la fin du XIXe siècle, suite à la Reconstruction d’après la guerre de sécession.

C’est au début de l’année 1895 que l’on aurait commencé à en parler, dans le sud de l’Alabama. Un hors la loi afro-américain opérait le long de la ligne de chemins de fer, et on le surnommait Railroad Bill – Bill des chemins de fer. Pour certains, c’était un genre de Robin des Bois : on disait qu’il vendait à bas prix aux pauvres gens le fruit de ses rapines. Il semble pourtant qu’au début au moins, il n’était qu’un simple hobo, un vagabond dont la seule particularité aurait été de posséder un fusil caché sons son manteau, pour se défendre des brigades de sécurité de la compagnie ferroviaire de la ligne L&N. Lorsqu’il était surpris, il tirait avant de prendre la fuite. La compagnie s’en est inquiétée, et a chargé des détectives de le pourchasser. L’un deux, James H. Stuart, fut tué par un vagabond noir armé. Était-ce Railroad Bill ? Quoi qu’il en soit, l’homme s’est une nouvelle fois échappé. On pensa l’identifier en la personne d’un forçat évadé, Morris Slater. Une récompense de 500$ était offerte pour sa capture. Le deputy Sheriff E.S. McMillan partit à sa recherche et fut tué à son tour, et à nouveau, l’homme prit la fuite. Ce meurtre est un point tournant, et dans la recherche de Railroad Bill, et dans l’émergence de sa légende dans les populations afro-américaines de cette région de l’Alabama. On disait qu’il multipliait les attaques de trains, et les pauvres gens le regardaient parfois comme un héros. On admirait son courage et son audace. On racontait qu’il était doté de pouvoirs mystérieux, comme celui de se transformer en animal pour échapper à ses poursuivants, et même aux chiens lancés contre lui, et qu’il n’aurait pu être tué que par une balle d’argent. La récompense pour sa capture fut portée à 1.250$, et les meilleurs détectives du pays se mirent sur sa piste, en particulier l’Agence Pinkerton. Tout vagabond noir était un suspect, et beaucoup ont fait les frais de cette chasse à l’homme : soit qu’ils étaient arrêtés à sa place, considérés comme complices, battus, fouettés, jetés en prison – ou tout simplement abattus. « On a abattu le mauvais homme ! » pouvait titrer le Montgomery Daily Advertiser, le 2 août 1895… Les poursuivants de Railroad Bill constituaient une petite armée, de plus d’une centaine d’hommes (blancs). Il fallait bien que cette traque aboutisse à quelque chose : le 7 mars 1896, les gardiens de l’ordre, justiciers et chasseurs de prime abattaient un homme à Atmore, le long de la ligne L&N : un noir, un vagabond. Les versions de l’évènement diffèrent. Pour certains, un type a défié les policiers, comme dans un duel de western, et a été abattu. Pour d’autres, les policiers lui ont tendu un piège et l’ont abattu. On dit aussi qu’il était tranquillement assis sur un tonneau à manger un bout de fromage avec des biscottes et qu’on l’a abattu. La seule chose certaine c’est qu’un vagabond noir a été abattu, et qu’on a dit que c’était Railroad Bill. Certains ont cru reconnaitre le corps d’un certain Bill McCoy, un garnement du coin, qui avait connu en prison Morris Slater, mentionné plus haut. Mais quoi qu’il en soit, on n’a plus entendu parler de Railroad Bill autrement que par sa légende, longtemps passée de bouche à oreille, et par la chanson ci-dessous. De grandes foules de gens voulurent voir le cadavre : on fit payer la visite 25$. Et les photos de l’homme qui l’avait abattu, debout, le fusil à la main, au-dessus de son glorieux tableau de chasse, se vendirent 50$.

Il faut voir dans toute cette histoire une métaphore réelle de la sociologie locale, avec la montée durable du suprématisme blanc. Un moment de ce moment clé de l’histoire du Sud, où après la respiration prise durant la Reconstruction, s’établit un inflexible pouvoir blanc, criminalisant la misère des Noirs, et théâtralisant la mise au pas des populations, dont notre héros apparait ainsi comme un genre d’emblème.

La chanson elle-même semble avoir émergé dans les populations blanches, du vivant de Railroad Bill, c’est-à-dire entre février 1895 et mars 1896. A l’époque, le blues prenait à peine naissance, et les folklores des deux communautés étaient assez largement brassés, mais ce sont bien des artistes blancs qui, au début des années 20 (Frank Hutchison ou Riley Puckett dès 1924), l’ont enregistrée. Ce n’est qu’après la Folk Revival que des artistes noirs se sont emparés de cette légende – à moins que d’autres chansons de l’époque ne se soient perdues. Cisco Houston l’a enregistrée, mais aussi Joan Baez, Bob Dylan, Doc Watson, et bien d’autres. Ramblin’ Jack Elliott en donne ici une belle version, avec de beaux solos de guitare.

On ne peut pas dire qu’elle dresse un portrait franchement sympathique de Railroad Bill, et c’est un argument supplémentaire pour lui attribuer une origine blanche. Mais cela ne va pas sans ambivalence. Dans certaines versions, il est certes franchement violent : un couplet (qui n’est pas chanté ici) dit par exemple « Railroad Bill m’a pris ma femme, c’était ça ou ma vie ». Le héros de l’histoire est présenté comme un homme qui ne veut pas travailler, mais qui allume ses cigares avec des billets de 10 dollars – scène assez peu réaliste, qui évoque la grande pègre plus que le petit banditisme. Mais en même temps, on cite sa mère, qui rappelle qu’il est un bon garçon, et on le présente comme armé pour tuer seulement ceux qui lui feraient du mal ; et même si le meurtre de McMillan est évoqué, c’est comme une délivrance qui permettra à Railroad Bill de rentrer enfin chez lui. Ce qui est vraiment évoqué comme violence en fin de compte, c’est une anecdote racontée deux fois, et qui n’a rien de bien terrible : il aurait tiré sur la lanterne qu’un agent de la compagnie de chemins de fer tenait à la main. Et puis le refrain – le dernier vers de chaque couplet, soit un vers sur trois – n’évoque rien d’autre que le voyage en train : Railroad Bill était bien un hobo, un vagabond, un pauvre hère, un Noir du sud de l’Alabama. Le dernier couplet semble totalement déconnecté du reste : Railroad Bill – à moins que ce ne soit l’homme qui chante ses exploits – va boire du whisky ; car si le médecin lui a dit que cela le tuerait, il ne lui a pas dit quand.

RAILROAD BILL

Railroad Bill, Railroad Bill
He never worked, and he never will,
Ride, ride, ride.

Early one morning, standing in the rain
Along the curve come a long freight train.
Ride, ride, ride.

Railroad Bill, he ain’t so bad
Whupped his mama, shot a round with his dad.
Ride, ride, ride.

Railroad Bill a-comin’ home soon
Killed McMillan by the light of the moon
Ride, ride, ride.

McMillan had a special train
When they got there it was prayin’
Ride, ride, ride.

Kill me a chicken, send me the wing
They think I’m workin’, Lord, I ain’t doin’ a thing.
Ride, ride, ride.

Kill me a chicken, send me a good head,
Think I’m workin’, Lord, I’m layin’ in bed.
Ride, ride, ride.

Railroad Bill’s a mighty bad man
Shot the lantern right out of that brakeman’s hand
Ride, ride, ride.

Got a graet long pistol, about as long as your arm
I’m gonna shoot everybody ever done me harm
Ride, ride, ride.

Railroad Bill, sitting on a hill
Lighting seegars with a ten-dollar bill.
Ride, ride, ride.

Got a thirty-special in a forty-five frame,
How can I miss when I got Billy
Ride, ride, ride.

Railroad Bill’s a mighty bad man
He shot the lantern right out of that brakeman’s hand
Ride, ride, ride.

Gonna drink my whiskey, drink it in the wind
The doctor said it’d kill me but he didn’t say when.
Ride, ride, ride.