Pete Seeger, avec les Almanac Singers, s’adresse au Président Roosevelt et lui fait une offre de services. Il se met dans la peau d’un Américain moyen, qui aime aller au cinéma ou boire un verre, qui aime être libre et dire ce qu’il pense. C’est pour cela que ses aïeux ont traversé l’Océan. Mais nous sommes en 1942, et l’urgence du moment est de battre Hitler.

La démarche ne va pas de soi. Depuis 1939 et le pacte germano-soviétique, les relations entre l’administration Roosevelt et le parti communiste des USA (CPUSA) dont Seeger et la plupart des Almanac Singers étaient membres s’étaient considérablement refroidies : elles n’avaient jamais été au beau fixe, malgré le choix des communistes de soutenir le président pour sa réélection, mais elles divergeaient désormais autour de la question de la guerre. Roosevelt état partisan d’une intervention américaine dans le conflit commencé en Europe ; les communiste s’y opposaient – jusqu’à l’invasion de l’Union Soviétique. La notice de la chanson The Strange Death Of John Doe rappelle ce point. A partir de l’été 1941, les Almanac Singers et leurs membres, en particulier Woody Guthrie changent leur fusil d’épaule, et mènent campagne pour l’entrée en guerre (voir sur ce site leur Round And Round Hitler’s Grave, ou What Are We Waiting On de Woody Guthrie). Mais ils consacrent l’essentiel de leur activité aux chansons de lutte et chansons syndicalistes, avec leur album Talking Union, et à l’approfondissement du répertoire classique de la chanson populaire. Après Pearl Harbour, il s’agit de franchir une étape de plus. Et compte tenu du passif politique, qui a mis un coin dans le « Front Populaire » de l’immédiat avant-guerre, il n’est pas facile de trouver les mots. Les Almanac Singers les trouveront dans leur album suivant, paru en juin 1942, réalisé sous la supervision artistique d’Earl Robinson, et qui porte le titre de ce talking blues de Pete Seeger, Dear Mr. President.

Pete Seeger a manifestement tourné plus de sept fois sa plume dans son encrier pour écrire cette lettre. Il pèse chacun de ses mots, et euphémise : « Monsieur le Président, nous n’avons pas toujours été d’accord dans le passé, je le sais, mais cela n’a aucune importance aujourd’hui. Ce qui importe, c’est ce que nous devons faire. Nous devons balayer Monsieur Hitler, et jusque-là le reste peut attendre. » Ce n’est pas seulement du pacifisme affirmé par les Alamanac Singers qu’il est question, mais aussi de leur ardeur syndicaliste, de leur soutien aux luttes sociales : c’est là « le reste » qui peut attendre. Après l’euphémisme, mais dans le même esprit, l’ironie : « La guerre, cela veut dire travailler plus dur, et voir les prix s’envoler, mais nous sommes volontaires pour faire des sacrifices. Je serais même prêt à cesser de me battre avec ma belle-mère, parce que nous avons besoin d’elle aussi pour gagner la guerre… » Et pour que les choses soient parfaitement claires, il précise : « Notre grand pays […] n’est pas parfait, mais il le sera un de ces jours. Il faut juste prendre un peu de temps. »

Mais si, dans un discours quasi officiel du CPUSA, Seeger annonce donc qu’il va en rabattre pour un temps quant aux luttes sociales, il donne néanmoins ses limites, et en un sens son cahier des charges : « Si je me bats, c’est que je veux une meilleure Amérique, avec de meilleures lois, de meilleurs logements, de meilleurs boulots, de meilleures écoles, et plus de Jim Crow, et plus de règles qui vous empêchent de prendre ce train parce que vous êtes noir, de vivre ici parce que vous êtes juif, de travailler là parce que vous êtes un syndicaliste. » En fin de compte, c’est au commandant en chef des armées qu’il s’adresse : « C’est vous qui savez où je peux combattre. Tout ce que je veux, c’est être là où je pourrai leur faire le plus de mal. Je ne suis pas du genre à laisser les petits copains faire tout le boulot. Alors, le moment venu, je serai là, et ferai le meilleur usage de ces deux mains. Et j’échangerai mon banjo pour quelque chose qui fait plus de bruit. »

Cette ligne politique sera développée dans les temps qui vont suivre par le CPUSA. L’idée que les États-Unis pourraient comme sur une pente naturelle s’orienter à la faveur de la guerre et de l’alliance avec l’Union Soviétique vers une transformation sociale progressiste atteindra ses extrêmes limites. En 1943, après la rencontre de Roosevelt avec Staline à la conférence de Téhéran, le parti ira jusqu’à se dissoudre, à l’initiative de son secrétaire général Earl Browder, pour faire la place à une éphémère Association Politique Communiste – avant de se reconstituer après-guerre.

Quant à Pete Seeger, sa volonté de combattre sera déçue. Après avoir été longuement cantonné à des camps d’entrainement (il se rappellera pendant la guerre du Vietnam d’un incident survenu à cette époque dans sa chanson Waist Deep In The Big Muddy), il ne finira par partir pour le Pacifique qu’assez tard, comme mécanicien dans l’aviation, mais ne sera finalement chargé que de distraire ses camarades par des chansons. Lorsque, plus tard, on lui demandera ce qu’il avait fait pendant la guerre, il devra tristement reconnaitre : « J’ai gratté mon banjo ! ». Son cas n’est à cet égard pas exceptionnel. Le FBI a systématiquement mis son véto à l’emploi à des postes de combat – et plus encore à des postes stratégiques – à ceux qui étaient désignés comme « Premature Antifascists – PA », ceux qui avaient eu la mauvaise idée d’être antifascistes trop tôt. Ce sera en particulier le cas, à quelques exceptions près, des vétérans de la Brigade Lincoln, pourtant devenus pendant la guerre d’Espagne des combattants aguerris. Certains d’entre eux, pourtant, seront parachutés au-delà des lignes ennemies, en particulier en Yougoslavie, et contribueront brièvement, avant d’en être chassés, à la création des services de renseignement de l’OSS, l’ancêtre de la CIA. Mais ceci est une autre histoire.

DEAR MR. PRESIDENT

Dear Mr. President, I set me down,
To send you greetings from my home town,
And send you best wishes from all the friends I know
In Texas, Alabama, Ohio,
And affiliated places. Brooklyn, Mississippi.

I’m an ordinary guy, worked most of my life,
Sometime I’ll settle down with my kids and wife,
And I like to see a movie or take a little drink.
I like being free to say what I think,
Sort of runs in the family…

My grandpa crossed the ocean for the same reason.
Now I hate Hitler and I can tell you why,
He’s caused lots of good folks to suffer and die.
He’s got a way of shoving folks around,
I figure it’s about time we slapped him down,
Give him a dose of his own medicine…
Lead poisoning.

Now Mr. President, we haven’t always agreed in the past, I know,
But that ain’t at all important, now,
What is important is what we got to do,
We got to lick Mr. Hitler, and until we do,
Other things can wait,
In other words, first we got a skunk to skin.

War means overtime and higher prices,
But we’re all willing to make sacrifices,
Hell, I’d even stop fighting with my mother-in-law,
‘Cause we need her too, to win the war…
Old battle axe.

Now as I think of our great land,
Of the cities and towns and farming land,
There’s so many good people working every day,
I know it ain’t perfect but it will be some day,
Just give us a little time.

This is the reason that I want to fight,
Not because everything’s perfect or everything’s right.
No. it’s just the opposite… I’m fighting because I want
A better America with better laws,
And better homes and jobs and schools,
And no more Jim Crow and no more rules,
Like you can’t ride on this train ’cause you’re a Negro,
You can’t live here ’cause you’re a Jew
You can’t work here ’cause you’re a union man.

There’s a line keeps running through my head,
I think it was something Joe Louis once said,
Said, « There’s lots of things wrong,
But Hitler won’t help ’em. »

Now Mr. President, you’re commander-in-chief of our armed forces,
Ships and planes, and the tanks and horses.
I guess you know best just where I can fight,
All I want to be is situated right…
To do the most damage.
I never was one to try and shirk,
And let the other fellow do all the work,
So when the time comes, I’ll be on hand,
And make good use of these two hands.
Quit playing this banjo around with the boys,
And exchange it for something that makes more noise.

So Mr. President, we’ve got this one big job to do,
That’s lick Mr. Hitler and when we’re through,
Let no one else ever take his place,
To trample down the human race.
So what I want is you to give me a gun,
So we can hurry up and get the job done.