Voici une chanson qui illustre comme dans une expérience de laboratoire le processus de formation de la chanson folklorique. Elle est représentée sur ce site par trois versions : l’une, directement puisée dans la mémoire traditionnelle, est celle proposée par Elizabeth Cotten : une chanson traditionnelle de Caroline du nord, dans laquelle un homme dont l’amour est déçu prend la route et entend tristement un train siffler. Une autre est l’adaptation qu’en a faite Woody Guthrie dans ses Dust Bowls Ballads : mise à part la légère transformation lexicale, qui fait que l’homme qui raconte ses déboires ne se contente pas d’aller sur la route, mais y est emporté par le vent – thématique correspondant aux « vents de poussière » qui sont au cœur de ce cycle de chansons – le premier couplet est inchangé : « je suis sur la route, et ça ne va pas, et je ne vais pas me laisser traiter comme ça. » Dans la suite, des couplets plus traditionnels alternent avec des couplets composés pour décrire la misère de l’exode à la recherche d’une vie meilleure. Une autre enfin est celle que l’on trouvera ici : la version traditionnelle de la chanson telle que Guthrie l’avait apprise dans sa jeunesse texane.

Parmi les quelques versions que Woody Guthrie a enregistrées de Goin’ Down The Road Feelin’ Bad, celle-ci, où il est accompagné au chant et à la guitare par Cisco Houston, et à l’harmonica et à la voix par Sonny Terry, est l’une des plus réussies et des moins bavardes. Il l’avait d’abord donnée dans sa première session d’enregistrements, par Alan Lomax pour la Bibliothèque du Congrès en 1940, en expliquant que c’était à l’origine une chanson d’esclaves évadés. Mais l’hypothèse est peu probable, et sans doute voulait-il donner une portée politique à cette chanson, dont on a vu à travers la version d’Elizabeth Cotten qu’elle n’allait pas de soi. Cela dit, en toute hypothèse, son caractère social est pour Guthrie essentiel, sans qu’il soit possible de dire ce qu’était celui de la chanson originaire, dont toutes ces versions sont issues : au fil du temps et des voyages, une chanson peut revêtir des significations diverses. On peut pourtant noter que cette version de Woody Guthrie décline d’un bout à l’autre la proposition du premier couplet : « Je ne vais pas me laisser traiter comme ça. » On y retrouve certains couplets repris dans sa version des Dust Bowls Ballads. Ainsi le couplet « Je vais là où l’eau a le goût du vin. » Ici, cela peut être une référence de caractère général à l’espérance d’un monde meilleur ; dans les Dust Bowl Ballads, c’est devenu une référence très concrète au rêve californiens caressé par les familles quittant l’Oklahoma, comme la famille de Tom Joad dans les Raisins de la Colère (voir sur ce point la chanson Tom Joad sur ce site).

GOIN DOWN THE ROAD FEELIN BAD

I’m going down this road a-feeling bad
I’m going down this road a-feeling bad
I’m going down this road a-feeling bad, bad, bad
And I ain’t gonna be treated this a-way

I am going where the water taste like wine
I am going where the water taste like wine
I am going where the water taste like wine, wine, wine
And I ain’t gonna be treated this a-way

Takes a ten dollar shoe to fit my feet
Takes a ten dollar shoe to fit my feet
Takes a ten dollar shoe to fit my feet, Lord, Lord
And I ain’t a-gonna be treated this a-way

Your two dollar shoes hurt my feet
I said your two dollar shoes hurt my feet
Your two dollar shoes hurt my feet, Lord God
And I ain’t a-gonna be treated this a-way

I ain’t a-gonna be treated this a-way
I ain’t a-gonna be treated this a-way
And I ain’t a-gonna be treated this a-way, Lord God
And I ain’t a-gonna be treated this a-way