William Worthy (1921-2014) était un journaliste afro-américain. Et quel journaliste ! Activiste du mouvement des droits civiques, auquel il reprochait ses ambitions trop limitées, proche de Malcolm X, il a voyagé comme grand reporter aux quatre coins du monde, pour le compte du journal de Baltimore qui l’employait, The Afro – un journal fondé en 1892 par un ancien esclave. Il avait ainsi visité l’Indochine en 1953, et dès 1954 devenait l’un des premiers opposants à l’investissement américain dans ce qui allait devenir la guerre du Vietnam. Un autre reportage le conduit en Union Soviétique. En 1956-1957, il est le premier journaliste américain à visiter la Chine depuis la révolution communiste de 1949. Il y interviewe entre autres un américain qui, prisonnier de guerre en Corée, était passé dans le camp chinois, Samuel David Hawkins, le plus jeune des quelque 22 déserteurs anglo-américains de cette guerre. Hawkins devait très peu de temps après, choqué par la répression soviétique en Hongrie, perdre ses illusions dans le communisme et rentrer aux États-Unis. Mais ceci est une autre histoire : le retour au pays de William Worthy devait se révéler plus difficile, puisque dès son arrivée, accusé d’avoir violé les réglementations du Département d’État en matière de voyages à l’étranger, son passeport lui était retiré. Le procès qu’il intenta alors à l’administration demeura sans effet – et notre reporter sans passeport. Cela ne l’empêcha pas, sans ce sésame-ouvre-toi de toutes les frontières du monde, de se rendre en 1961 dans un autre pays en révolution, Cuba, et d’interviewer Fidel Castro. À son retour, il était poursuivi en justice et condamné au motif qu’il était entré sans passeport… dans son propre pays, les États-Unis. Toutefois, cette fois-ci, il eut finalement gain de cause, et il fut finalement jugé qu’il était inconstitutionnel d’interdire à un citoyen des États-Unis de rentrer chez lui sans passeport ; il ne récupérera toutefois pas son passeport avant 1968. Cela ne l’empêcha pas de voyager pour les besoins de son métier au Vietnam, au Cambodge, en Indonésie, en Algérie… Lorsqu’en 1981, il couvrit la révolution iranienne, on se contenta de saisir à son retour ses bagages ; là encore, il gagna le procès qui s’ensuivit.

William Worthy était conscient de sa singularité. Il écrivait : « L’une des choses les plus décourageantes dans ce pays est l’absence de pensée critique des Américains. Le système d’éducation échoue lamentablement et leur interdit d’analyser ce qui se passe. Et la ligne du gouvernement, à laquelle font quotidiennement écho les médias, devient l’évangile de ce pays. »

C’est à ses mésaventures à son retour de Cuba qu’est consacrée cette chanson de Phil Ochs, qui figure dans son album de 1964, All The News That’s Fit To Sing, mais que l’on trouvera ici dans une version antérieure, enregistrée pour la revue Broadside. Il y ironise à sa façon sur le fait que désormais, la seule manière de se rendre à Cuba est d’y aller avec la CIA. Depuis que William Worthy est allé à Cuba, il n’est plus américain, et c’est une chose étrange d’entendre le Département d’État affirmer que l’on vit dans le monde libre et que l’on est obligé d’y rester. Il ajoute qu’il aimerait bien lui-même voyager un peu, mais qu’au moment même où il dit cela, son passeport doit lui être supprimé. Enfin, comme pour nous rassurer, il précise que les limites du monde s’arrêtent désormais à Disneyland.

Entre les deux versions de sa chanson, Phil Ochs a modifié les deux derniers vers du deuxième couplet. Dans la version que l’on entend ici, il évoque tel expert qui explique que le monde moderne est chaque jour plus petit. Dans la version de 1964, il se demande pourquoi Worthy avait choisi de visiter une dictature, quand il aurait pu voir une démocratie en voyageant en Espagne.


BALLAD OF WILLIAM WORTHY

It’s of a bold reporter whose story I will tell
He went down to the Cuban land, the nearest place to hell
He’d been there many times before but now the law does say
The only way to Cuba is with the C.I.A.

Chorus:
William Worthy isn’t worthy to enter our door
Went down to Cuba, he’s not American anymore
But somehow it is strange to hear the state department say
You are living in the free world, in the free world you must stay

Five thousand dollars or a five year sentence may well be
For a man who had the nerve to think that travelin’ is free
He should have listened closer when he heard the experts say
This modern world is getting so much smaller every day

(Chorus)

So, come all you good travelers and fellow travelers too
And travel all around the world, see every country through
I’d surely like to come along and see what may be new
But my passport’s disappearing as I sing these words to you

(Chorus)

Well, there really is no need to travel to these evil lands
And though the list grows larger you must try to understand
And try hard not to worry if someday you should hear
The whole world is off limits, visit Disneyland this year

(Chorus)