Rares sont sans doute les militants syndicalistes qui se sont vus consacrer une chanson. A fortiori de leur vivant. De son vivant, Harry Bridges s’en est vu consacrer au moins deux, écrites par les plus grands : une par Woody Guthrie, et une par les Almanac Singers, sous les plumes conjuguées de Pete Seeger, Lee Hays, et Millard Lampell. Rien moins. Woody Guthrie n’a jamais enregistré sa chanson, écrite alors qu’il était, dans les années 30, en Californie. Elle a été récemment enregistrée par sa petite fille, Sarah Lee Guthrie, fille d’Arlo.

Il est vrai que Harry Bridges n’était pas n’importe qui. Né en 1901 à Melbourne, en Australie, il est d’abord marin, syndicaliste, socialiste et un peu aventurier, inspiré par Jack London, et il arrive aux États-Unis, en Californie en 1920. Il ne s’éloignera plus de ces côtes. Militant d’abord aux IWW, avec lesquels il participe à une grand grève de marins, il devient docker, mais surtout animateur syndicaliste, partisan des actions de masse et de la démocratie syndicale à la base. Docker à San Francisco, il refuse d’abord d’adhérer au syndicat patronal, et se trouve placé sur une liste noire, et privé de possibilité de travailler. Avec les communistes et les anciens des IWW, qui veulent soustraire les dockers à la mainmise des syndicats patronaux et de l’AFL, il contribue à fonder un syndicat indépendant. Il devient assez vite le leader du syndicat des dockers et des personnels des entrepôts de San Francisco, syndicats qui s’affiliera à la CIO dont lui-même deviendra le responsable régional. Il fera appliquer dans ses organisations un principe qui prévalait dans les IWW, mais n’était pas généralisé dans le syndicalisme de l’époque : le principe de non-ségrégation raciale, obtenant le soutien des très nombreux travailleurs afro-américains de la côte.

En 1934, il est l’animateur d’un grand mouvement de grève sur le port, un mouvement très dur au cours duquel a lieu le « mardi sanglant » où la police tue deux grévistes et en blesse une centaine au cours d’un affrontement, le 5 juillet 1934. Il fonde le syndicat international des docks et des entrepôts, ILWU, qu’il dirigera trente ans durant. Il devra alors faire face à de nombreuses campagnes tendant à son expulsion des États-Unis comme « subversif étranger », du fait de sa nationalité australienne. On prendra en particulier prétexte de ce qu’il aurait caché ses affiliations communistes,, mais celles-ci n’ont jamais pu être prouvées. Il est alors une légende vivante, d’une très grande popularité dans le monde syndical et parmi les salariés. Il n’obtiendra finalement la nationalité américaine qu’en 1955.

C’est sept ans après le « mardi sanglant », et alors que la campagne pour son expulsion bat son plein, que les Almanac Singers lui consacrent cette chanson, dans laquelle sa vie est évoquée, mais aussi la célèbre lutte de 1934 qui lui a valu à la fois sa célébrité, et les tracasseries qui l’ont frappé.

Le FBI est préoccupé et les patrons ont peur : ils ne peuvent pas expulser six millions d’hommes et ils le savent. Et nous n’allons pas les laisser envoyer Harry au delà des mers : nous nous battrons pour Harry Bridges, et nous construirons la CIO !


SONG FOR BRIDGES

Let me tell you of a sailor, Harry Bridges is his name,
An honest union leader who the bosses tried to frame.
He left home in Australia to sail the seas around,
He sailed across the ocean to land in ‘Frisco town.

There was only a company union, the bosses had their way.
A worker had to stand in line for a lousy dollar a day.
When up spoke Harry Bridges, « Us workers got to get wise,
Our wives and kids will starve to death if we don’t get organized. »

Chorus:
Oh, the FBI is worried, the bosses they are scared,
They can’t deport six million men, they know.
And we’re not going to let them send Harry over the sea,
We’ll fight for Harry Bridges and build the C. I. O.

They built a big bonfire by the Matson lines that night,
They threw their fink books in it and they said, « We’re gonna fight!
You’ve got to pay a livin’ wage or we’re gonna take a walk. »
They told it to the bosses, but the bosses wouldn’t talk.

They said, « There’s only one way left to get that contract signed! »
And all around the waterfront they threw their picket line.
They called it Bloody Thursday, the fifth day of July,
For a hundred men were wounded and two were left to die!

(Chorus)

Now that was seven years ago, and in the time since then
Harry’s organized thousands more and made them union men.
« We must try to bribe him », the shipping bosses said.
And if he won’t accept a bribe, we’ll say that he’s a red! »

The bosses brought a trial to deport him over the sea,
But the judge said, « He’s an honest man, I got to set him free. »
Then they brought another trial to frame him if they can,
But right by Harry Bridges stands every working man!

(Chorus)