Le premier enregistrement de ce classique du blues par son auteur date de 1937. Curtis Jones avait alors déjà 31 ans et avait vécu la vie difficile des afro-américains de son Texas natal. Né dans une famille de pauvres métayers, il a travaillé aux champs dès sa plus tendre enfance, et plus dur encore après la mort de sa mère, lorsqu’il n’avait que six ans. « Parfois, l’année était bonne, et parfois très mauvaise. Mais pour un homme de la condition de mon père, toutes les années étaient très mauvaises. Notre abri était une cabane en ruine, dont il fallait boucher les trous des murs avec des chiffons en hiver pour ne pas mourir de froid. »

Adolescent, le voilà à Dallas. Il dit avoir enregistré de la musique vers 1925, mais il n’en existe aucune trace. En 1929, le voilà à Kansas-City, puis à la Nouvelle-Orléans, puis enfin à Chicago où il arrive en 1936, et cherche à gagner sa vie avec sa musique. Représentant du blues texan (celui illustré dans les années 20 par Blind Lemon Jefferson), d’abord guitariste mais ayant adopté le piano dans un style original et puissant, il est remarqué par le découvreur de Big Bill Broonzy, Tampa Red ou Washboard Sam, Lester Melrose de la maison Vocalion. Pour diverses raisons, il n’a pourtant pas connu une carrière à la mesure de son talent : quelques enregistrements entre 1937 et 1941, alors qu’il était installé à Chicago, suivis de deux décennies de silence et d’oubli. Ses disques gagnaient en réputation, et en particulier son Lonesome Bedroom Blues, sans cesse réédité par Columbia jusque dans les années 50, et qui devenait un standard repris par de nombreux artistes. Mais il restait à l’écart du développement que connaissait le blues dans sa ville d’adoption, même s’il s’y produisait sur diverses scènes. Ce n’est que dans les années 60 qu’il est à nouveau reconnu, mais lorsque paraît en 1962 son album en solo pour Delmark, dont est tirée cette version de son chef d’œuvre, une version à bien des égards supérieure à l’originale, il a déjà traversé l’Atlantique et poursuit en Europe son modeste chemin, prenant plus ou moins racine à Paris, et tournant dans l’indifférence générale en Belgique, en Suisse, en Grande Bretagne, en Grèce, en Espagne, en Allemagne, et même au Maroc, où il séjourne deux ans. Il meurt à Munich, sans le sou et oublié, en 1971. Enterré dans le quartier des pauvres, sa tombe est revendue sans cérémonie huit ans plus tard, faute d’avoir été entretenue.

La version ici proposée de Lonesome Bedroom Blues, de 1962, est donc la seconde qu’il ait enregistrée. Alors que dans la première, en 1937, il était accompagné d’un guitariste (Willie Bee James) et d’un batteur (Fred Williams), la seconde est un solo, dans lequel son piano lancinant trouve des accents plus profonds, plus sombres, peut-être plus tragiques. Sur la pochette de cet album, Bob Koester évoquera un « blues à la manière texane, joué et chanté par un homme désespéré et presque oublié, qui écrit, joue et chante pour quelques amis. » Il s’agit d’un blues des plus classiques dans sa structure, comme dans son thème, celui des affres de la solitude et de l’amour perdu. Seul le texte des deux premiers couplets est donné. Il s’y plaint d’être seul et sans amour, et d’avoir toujours été maltraité par les femmes qu’il a connues. Dans la suite il évoque tout de même une relation qui l’avait épanoui, mais ajoute-t-il, « Depuis qu’elle est partie et m’a laissé, demeure ce blues de la chambre solitaire. »

LONESOME BEDROOM BLUES

It’s lonesome in my bedroom, just me and myself alone
It’s lonesome in my bedroom, just me and myself alone
I have no one to love me, each night when I come home.

A room without a woman is like a heart without a beat
A room without a woman is like a heart without a beat
Seem like every woman I get always she always wants to mistreat me.

[…]