Voici une chanson qui illustre bien les chemins de la création et de la diffusion du blues à l’ère de la musique enregistrée – qui constitue la plus grande part de son histoire. Sur la pochette de son disque de 1964, Just Dave Van Ronk, ce dernier crédite Babe Let Me Lay It On You à Reverend Gary Davis – qui en a effectivement enregistré une version. Mais les dylanologues reconnaîtront immédiatement, malgré la différence du texte et du titre, la chanson Baby Let Me Follow You Down, que chantait Bob Dylan dans son premier disque en 1962, et dont il expliquait qu’il l’avait apprise de Eric Von Schmidt, dans les verts pâturages de l’Université de Harvard (ce qui n’a pas empêché son éditeur de la déposer sous son nom). Von Schmidt lui-même a plus tard raconté qu’il la tenait de Geno Foreman, lequel l’avait apprise en écoutant un vieux disque 78 tours de 1938 par Blind Boy Fuller – un musicien de la même tradition que Gary Davis, qui l’avait bien connu, ce qui n’empêchait pas Von Schmidt lui-même de créditer également sa version – pour les trois quarts – à Reverend Gary Davis. La version de Dylan, cela dit, doit au moins autant à celle de Van Ronk qu’à celle de Von Schmidt – les deux étant crédités, avec Gary Davis, dans les dernières éditions de cette version.

Quoi qu’il en soit, Blind Boy Fuller avait lui-même assurément repris cette chanson à partir de l’interprétation d’autres artistes. Reverend Gary Davis, à qui elle est désormais généralement attribuée (depuis 1978, soit six ans après sa mort), affirmait la lui avoir lui-même enseignée. Mais la chanson enregistrée en 1930 par Memphis Minnie et son premier mari, Kansas Joe McCoy, Can I Do It For You, semble bien en être l’origine. On la trouve sous le titre Don’t Tear My Clothes enregistrée en 1935 par un groupe constitué autour de Big Bill Broonzy et Jazz Gillum, The State Street Boys (l’éditeur crédite ici Sam Hopkins, qui est le véritable nom de Lightnin’ Hopkins, pour le texte), et en 1936 par Washboard Sam et, sous le titre Mama, Let Me Lay It On You, par Walter Coleman. Les Harlem Mamfats, groupe de Kansas Joe McCoy, l’avaient également enregistrée sous le titre Baby Don’t You Tear My Clothes en 1937, et avec Rosetta Howard sous le titre let Your Linen Hang Low la même année. Lightnin’ Hopkins a enregistré Baby Don’t You Tear My Clothes en 1961. Les Animals en ont donné leur propre version en 1964 sous le titre Babe Let Me Take You Home.

C’est toutefois, avant le célèbre enregistrement de Dylan (et même après : ce premier disque n’avait guère eu plus qu’un succès d’estime limité aux connaisseurs), la version de Dave Van Ronk qui servait de référence dans les boîtes de Greenwich Village au début des années 60. Toutes ces versions se ressemblent autant qu’elles diffèrent. La musique est pratiquement identique, aux variations près qui sont le propre du blues, et chaque interprète arrange le texte à sa manière, chaque version pouvant ainsi apparaître comme une chanson à certains égards originale, tout en étant, expressément ou non la reprise de la même. Bref : c’est un blues.


BABY, LET ME LAY IT ON YOU

Yeah Baby, let me lay it on you.
Yeah Baby, let me lay it on you.
You know I’d do your everything in this God almighty world
If you just let me…

Mmmm I’d buy you all a machine
I’d buy you the gasoline
You know I’d do your everything in this God almighty world
If you just let me lay it on you

Mmm, mm m, yes, yes, mmm mm…

I’d buy you brand new shoes,
Well I’d buy you brand new hat
You know I’d buy you a brad new swagger suit
And I’ll sing you the blues to do it

Yeah Baby let me lay it…
Mmmm Baby let me lay it…
You know I’d do your everything in this God almighty world
If you…

Mmmm, mmmmm…