Né dans une famille de mineurs, Merle Travis a été habité par un genre de conscience de classe que ses succès dans la Country Music ne l’ont pas fait abandonner. Dans une interview tardive pour le journal du syndicat des mineurs, il racontait : « J’ai connu le fruit des grèves. Les plus amers et les plus doux. La faim et la musique. […] Qui mérite plus de reconnaissance que la femme d’un mineur de charbon ? Ma mère en était une. Elle ne s’est jamais plainte des difficultés qu’elle connaissait d’abondance. Allumer la lampe à pétrole bien avant le lever du soleil, et préparer le petit-déjeuner pour ses enfants et son mari. […] Taylor, mon frère ainé, rentrait à la maison et était lavé à grande eau. Comme je me rappelle bien la bassine en acier galvanisé au milieu du plancher – le grand pot noir d’où s’écoulait l’eau – la vapeur – et puis juste assez d’eau froide pour ajuster la température. Quand je le regardais laver la poussière noire du charbon qui recouvrait un petit tatouage rose sur son bras, j’étais impatient du jour où je pourrais travailler à mon tour à la mine, et avoir un tatouage. Il s’est cassé presque toutes les côtes dans un accident de la mine, et cela a changé toute sa vie… »

On trouve sur ce site sa chanson Sixteen Tons, la plus fameuse sans doute de son répertoire, qui évoque l’exploitation des mineurs par le travail et par l’endettement, tant dans sa propre interprétation que dans celle de Paul Robeson ou celle des Weavers. Dark As A Dungeon, dont on propose ici l’interprétation originale de 1947, est plus sombre encore, évoquant la dureté du travail à la mine. Merle Travis devait plus tard expliquer que les chansons les plus tristes sont écrites par des gens heureux : il était de retour d’un rendez-vous amoureux, et à la veille d’une session d’enregistrement lorsqu’il a écrit celle-ci à la lumière d’un réverbère, en mobilisant ses souvenirs d’enfance et ce que lui racontaient son père ou son frère.

Avant d’entamer sa chanson, il en chante un vers : « Il fait noir comme dans un cachot au fond de la mine ! ». Puis il raconte : « Je n’oublierai jamais le jour où j’ai fait une petite visite à la maison, à Ebenezer dans le Kentucky. Je discutais avec un vieux monsieur que je connaissais depuis ma naissance, et qui était un vieil ami de la famille. Il me dit : « Fiston, tu ne connais pas ta chance d’avoir un bon boulot comme le tien, et de ne pas avoir à creuser en dessous de ces vieilles collines pour gagner ta vie, comme ton père et moi. » Quand je lui ai demandé pourquoi il n’avait jamais arrêté, et essayé de trouver un autre boulot, il me dit : « Non, ça ne se passe pas comme ça. Quand tu as cette vieille poussière de charbon dans ton sang, tu est juste un simple mineur de charbon pour toute ta vie ». Et il ajouta : « C’est une habitude, comme mâcher du tabac » ». Voici donc, comme dans sixteen tons, l’intrusion naturelle de la lutte des classes dans la musique country, par un artiste qui n’avait rien de politique au sens étroit du terme, mais qui savait simplement d’où il venait : de là même d’où venait la musique populaire, des tréfonds de l’âme du peuple – et dans notre cas, du tréfonds de la mine.

DARK AS A DUNGEON

Come and listen you fellows, so young and so fine,
And seek not your fortune in the dark, dreary mines.
It will form as a habit and seep in your soul,
‘Till the stream of your blood is as black as the coal.

It’s dark as a dungeon and damp as the dew,
Where danger is double and pleasures are few,
Where the rain never falls and the sun never shines
It’s dark as a dungeon way down in the mine.

It’s a-many a man I have seen in my day,
Who lived just to labor his whole life away.
Like a fiend with his dope and a drunkard his wine,
A man will have lust for the lure of the mines.

I hope when I’m gone and the ages shall roll,
My body will blacken and turn into coal.
Then I’ll look from the door of my heavenly home,
And pity the miner a-diggin’ my bones.

It’s dark as a dungeon and damp as the dew,
Where danger is double and pleasures are few,
Where the rain never falls and the sun never shines
It’s dark as a dungeon way down in the mine.