Lorsqu’en 1942, Alan Lomax se rend à Robbinsonville dans le Mississippi et enregistre Son House, qu’il avait déjà enregistré l’année précédente pour la Bibliothèque du Congrès, le mythique bluesman lui propose une chanson qui, dans sa forme, n’a rien à voir avec un blues, mais est une classique chanson à refrain, composée à propos de la guerre désormais en cours : inutile de verser ds larmes, inutile d’avoir peur, cette guerre pourrait bien durer des années. Et de donner ainsi toutes sortes de conseils disparates de comportement, principalement à ceux qui ne parent pas, pour contribuer à l’effort national – leur signalant en outre qu’il peuvent saisir cette opportunité pour gagner de l’argent (la transcription du texte n’est pas évidente, il en existe plusieurs entre lesquelles on a tenté d’arbitrer pour le mieux, mais au moins un vers reste obscur dans la version proposée).

Quel âge avait alors Son House ? Si l’on s’en tient à son état-civil,  une quarantaine d’années. Si on en croit ce que lui-même a pu dire, 56 ans. La réalité doit se situer entre ces deux extrêmes, mais en toute hypothèse, il n’était pas en âge de partir à la guerre. Le fait qu’il y consacre une chanson et choisisse de l’enregistrer est un indice de l’intérêt que, même dans les zones les plus reculées des États-Unis, suscitait le conflit mondial dans lequel le pays venait de s’engager. Ce n’était déjà plus une chose lointaine et abstraite, mais concernait déjà la vie quotidienne de toute la population. Son House était alors un bluesman totalement oublié. Les enregistrements de ses chansons au cours des années 40 n’étaient pas destinés à être commercialisés, mais simplement à recueillir les documents d’histoire culturelle qu’ils représentaient. Comme artiste commercial – aux maigres succès – il appartenait à la décennie précédente. Proche de Charley Patton, qui avait le premier enregistré dès les années 20 le blues du delta du Mississippi, il avait eu une réelle influence locale, y compris auprès de musiciens promis à la légende, comme Robert Johnson ou Muddy Waters. Mais pour le succès commercial, il arrivait trop tard. Ses rares enregistrements étaient publiés en pleine crise, et n’étaient les efforts des folkloristes comme Lomax, on n’aurait sans doute oublié son nom, relégué avec de nombreux autres dans le chaos de la confuse mémoire du blues des années héroïques. Mais du fait peut-être des enregistrements documentaires qu’il a pu réaliser en 1941-42, il a pu bénéficier, comme quelques autres artistes, d’une redécouverte dans les années 60, influençant par exemple John Hammond Jr., et surtout Alan Wilson du groupe Canned Heat.

Sa vie est celle de beaucoup de pauvres Noirs du monde rural dans le fin fond du Mississippi. Il a sans doute tâté de tous les métiers, en même temps qu’il se consacrait à la musique, d’abord, tout jeune et dans la tradition familiale, comme prêcheur hostile au blues, salarié d’une église baptiste, puis d’une église méthodiste. Ensuite, par l’effet d’une sorte de conversion à l’envers, il devient un représentant typique du blues de sa région, apprenant à jouer de la guitare avec un « bottleneck », un goulot de bouteille au doigt, lui permettant de faire glisser ses accords sur son instrument, suivant un procédé répandu dans le delta du Mississippi (mais que l’on trouve également à un moindre degré dans d’autres régions). L’une des premières chansons qu’il apprendra d’un ami et qu’il enregistrera sera précisément intitulée « Preachin’ The Blues ». C’est désormais le blues que Son House va prêcher. Mais un bref séjour en prison en 1928-29, pour une obscure histoire de meurtre que ses biographes n’ont pas réussi à reconstituer, le tient à l’écart des campagnes d’enregistrement commerciaux alors fréquentes et de l’industrie des « race records », les disques à destination de la population noire. Et les enregistrements qu’il effectue en 1930 – neuf titres, dont huit seront publiés – sont un échec commercial total. Son House attendra 35 ans pour enregistrer à nouveau pour une maison de disques. Car son heure vient effectivement avec la blues revival des années 60. De jeunes chercheurs finissent par retrouver sa trace. Il ignore alors tout du renouveau de l’intérêt pour le blues d’avant guerre, et découvre avec étonnement qu’il est une célébrité, voire une légende, pour les jeunes amateurs blancs de cette musique. C’est donc pour un public essentiellement blanc, qui l’accueille comme un témoignage d’une musique du passé, qu’il reprend – ou plutôt entame – une véritable carrière musicale. Il chantera dans divers festivals et enregistrera plusieurs albums de qualité. Il se retire définitivement en 1974, pour des raisons de santé, et meurt en 1988. Il a alors entre 86 et 102 ans…


AMERICAN DEFENSE

Chorus:
No use to sheddin’ no tears
No use to having no fears
This war may last you for years

American defense
Will earn you some cents
Just how to take care of your boys
You must raise more produce
Farmers set sell and use (?)
Just to save save all your worries in toils

(Chorus)

We’ll the red white and blue
That ripples at you
You ought to do everything that you can
Buy a war savin’ stamps
Young men go to the camps
Be brave and take a stand

(Chorus)

Don’t let troubles sometimes
All upset your mind
So you won’t know just what to do
Keep pushin, keep shovin’
Don’t be angry, be lovin’
Be faithfull and honest and true

(Chorus)

You can say yes or no
but we got to win this war
because gneral Mac Arthur is not afraid
They won’t be enough japs
to shoot a little game of craps
because the biggest of them all will be dead

(Chorus)

This war sure do bother
Our mothers and father
Our sister and brothers too
Our friends and relations
This war been creation
Don’t let this worry you

(Chorus)