Le Comté de Fayette dans le Tennessee, à une heure à l’est de Memphis, est l’une des zones où se trouve la plus forte densité de Noirs des États-Unis, avec une très forte population de petits travailleurs ruraux, en général métayers sur des terres appartenant à des Blancs.

L’histoire que cette chanson évoque se déroule en 1959-1960. L’engagement des Noirs au cours de la seconde guerre mondiale avait correspondu à l’espoir qu’il soit mis fin à Jim Crow, aux discriminations diverses liées à ce que W.E.B. Du Bois appelait la « ligne de partage des couleurs » (Color line). Mais l’immédiat après-guerre avait au contraire vu un renforcement des tensions raciales, avec la résistance acharnée des Blancs du Sud à toute perspective d’émancipation des Noirs. Les lynchages s’étaient multipliés, et l’une des grandes questions était celle de l’exercice par les Noirs de leur droit de vote.

En 1940, un homme noir de Fayette County, Burton Dodson, avait été accusé du meurtre d’un policier blanc. Pour échapper au lynchage (malgré une innocence établie plus tard), il avait pris la fuite vers le Nord, et n’avait été retrouvé que dix-huit ans plus tard, et envoyé dans le Tennessee pour y être jugé. Il était défendu – c’était une première – par un avocat noir, nommé John Estes. Mais le jury était composé exclusivement de Blancs : pour être juré, il fallait être inscrit sur les listes électorales, et aucun Noir de la région ne l’était, malgré l’absence dans le Tennessee des lois existant dans d’autres États qui rendaient quasi impossibles ces inscriptions.

Il s’en suivit, à l’initiative d’Estes, une campagne pour l’inscription des Noirs de Fayette County sur ces listes. C’est ainsi que commença le mouvement – un mouvement qui devait se répandre dans tout le Sud et être au cœur des grands combats pour les droits civiques. La communauté blanche s’aperçut bien sûr très vite de ce qui se tramait, et mit des bâtons dans les roues à cette démarche : Le greffier du comté s’absentait de son travail, et en appela aux Blancs de la région pour empêcher les inscriptions. Les files d’attente immenses se formaient des heures durant autour du tribunal où ces inscriptions avaient lieu. En septembre 1960, quelques 1000 inscriptions avaient été effectuées malgré les tracasseries, sur environ 9000 Noirs en âge de voter dans le comté.

Les propriétaires fonciers prirent le taureau par les cornes, et expulsèrent séance tenante plus de 700 familles de métayers, dont la plupart résidaient là depuis des générations. On priva les résidents qui s’étaient inscrits de leurs assurances, de leurs crédits, de nourriture, de gazole… Certains quittèrent la région, mais les autres s’installèrent dans un village de fortune constitué de tentes, sur des terrains appartenant à des Noirs qui soutenaient le mouvement, Gertrude Beasley et Shepherd Towles ; les tentes étaient fournies par un commerçant blanc, agissant de façon anonyme, et dont l’identité n’a jamais été établie. Ce village de tentes, qui défraya la chronique locale, puis nationale, et fut bientôt connu sous le nom de Freedom City (la ville de la liberté), ou Tent City (la ville de tentes), fit l’objet de nombreuses attaques de la part de nervis blancs, et le 28 décembre 1960, des coups e feu étaient tirés dans la tente de Earlie B. Williams, un projectile arrivant à quelques centimètres de son enfant endormi, un autre blessant Williams. La Croix-Rouge refusant de venir au secours des gens de Tent City, l’AFL-CIO organisa une campagne de soutien et rassembla des fonds pour leur venir en aide (ce sera l’une des rares interventions du mouvement syndical dans la lutte pour les droits civiques). L’affaire fut largement médiatisée, et le Président Kennedy s’exprima à ce sujet en janvier 1961. finalement, une décision de justice fit obstacle aux empêchements divers faits aux Noirs de s’inscrire sur les listes électorales. Quelques images d’archive illustrent la vidéo.

C’est au cours de ce conflit que Sis Cunningham écrivit la chanson ici chantée par Pete Seeger dans un album paru en avril 1961. C’est l’une des rares chansons écrites par Sis Cunningham en cette période où, inscrite sur la liste noire, elle se débattait avec les difficultés de l’existence, juste avant qu’elle ne lance la revue Broadside, qui devait devenir l’un des plus puissants instruments du folk revival. La chanson est écrite comme une ballade à refrain, Seeger modifiant légèrement ce refrain après chaque couplet, pour emphatiser le développement de l’histoire. Elle s’achève sur l’affirmation que des jours meilleurs attendent ceux qui luttent pour leur liberté.

Nous sommes nés dans le Comté de Fayette, et il faudra plus qu’une expulsion, plus que des tracas, plus que la faim, plus que des balles pour nous faire partir. Nous verrons l’arrivée d’un jour nouveau et plus brillant.


FAYETTE COUNTY

In the County called Fayette in the State of Tennessee
Freedom City stands for all the world to see
Tenents driven from their home, just across the way
In tents now they live but here is what they say

Oh we were born in Fayette Valley, here we will stay
It will take more than eviction to drive us away

Now the tenents tell their story, it’s the same thing over again
When we went to the poll our troubles did begin
They took our trucks and tractors, more troubles everyday
They took away our livelihood but here is what we say

Well we were born in Fayette Valley, and here we will stay
It will take more than troubles to drive us away

They kept us from voting for nearly a hundred years,
And all because our color is not the same as theirs.
But now we’ve gone and voted and we live in tents today.
Our families cold and hungry but here is what we say:

Well we were born in Fayette valley here we will stay.
It will take more than hunger to drive us away.

Then in the early of the morning the planter’s gunmen creep
Fire their gun into the tents where little children sleep
Guns roar, barrels aimed at children in their beds
Un bullet struck Earl Williams and this is what he said

Well I was born in Fayette valley here I will stay.
It will take more than bullets to drive me away.

Here in the mud and the rain of a cold winter’s night
By the tents of Freedom City they stand on guard tonight
But they look into the future, this they do see
Better world for everyone who’s fighting to be free

Oh I was born in Fayette valley here we will stay.
And we will se the coming of a new brighter day

Yes we were born in Fayette valley here we will stay.
And we will se the coming of a new brighter day