Si Woody Guthrie a dû écrire quelque 2.000 chansons, la plupart perdues ou inédites, il a aussi emmagasiné dans sa mémoire et parfois enregistré un grand nombre de chansons traditionnelles. Et il n’est pas toujours facile de dire de telle ou telle chanson si elle est de sa plume, tant il avait tendance à arranger à sa manière les classiques qu’il reprenait en se les appropriant. Pour couronner le tout, il a lui-même composé nombre de chansons à la manière des chansons traditionnelles dont il était nourri. Cela donne à son œuvre une dimension toute particulière, et permet de le qualifier d’une formule qui pourrait sembler un oxymore : un auteur de chansons traditionnelles. À côté des chansons de ses grands cycles – sur l’exode des Oakies dans les années trente, sur les grands travaux du New-Deal, contre le fascisme et le nazisme, sur l’histoire du mouvement ouvrier et sur la mémoire des luttes, sur la vie et les espoirs des petites gens – on trouve d’innombrables chansons inclassables ailleurs que dans la grande catégorie de la chanson folklorique. C’est le cas de Danville Girl, une chanson dont il semble bien être l’auteur, dans laquelle il met en œuvre tout son génie de la culture populaire.

Le personnage de la chanson est un trimardeur, comme il les aimait, et comme lui-même l’avait été. Un de ces hommes sans attaches, qui voyagent de ville en ville en empruntant les trains de marchandises pour parcourir les grands espaces, d’une ville à l’autre, d’un État à l’autre, et aussi d’une aventure à l’autre. On sait que la vie sentimentale de Guthrie a beaucoup été celle d’un papillon – si l’on met à part la brève mais importante période de stabilité relative de sa vie où il vivait à New-York avec sa deuxième épouse, Marjorie Greenblatt, la mère d’Arlo et de Nora. On raconte qu’au cours des quelques semaines où il a travaillé pour une radio new-yorkaise, il ne s’est pas trouvé un membre du personnel féminin de la station pour échapper à ses avances. Bref, la solitude affective du vagabond est une chose qui lui parle. Et celui de la chanson, comme Guthrie lui-même, se met en quête d’une fille quand il débarque ici ou là. Ici, c’est à Danville, petite cité de Californie.

Le voici donc qui débarque d’un train pour en chercher un autre. C’est par ironie qu’il demande au chef de gare les horaires, car les trains de voyageurs, il ne fait que les regarder passer ; son moyen de transport, ce sont les trains de marchandises que l’on attrape en espérant trouver un wagon vide. C’est par ironie aussi qu’il évoque le gros cigare qu’il fume en l’attendant : cela n’était certes pas dans ses moyens, et l’homme se moque tranquillement de lui-même. Le train l’a mené à Danville – cela aurait pu être ailleurs, et n’aurait changé que le titre de la chanson. Les filles de Danville sont chic, avec leur façon si particulière de porter leur chapeau… Mais au prochain train, cette fille de Danville qu’il avait approchée, qui lui avait plu, et qu’à sa façon sans doute il avait aimé, il lui dira adieu.

Pour construire sa chanson, Woody Guthrie reprend une mélodie, sur une rythme et avec des couleurs différentes, qu’il a également utilisée pour sa chanson Poor Boy – dans laquelle ces mots, « poor boy », pauvre garçon, occupent dans le refrain la place qu’ils occupent au deuxième et au dernier couplet de Danville Girl. Il est ici accompagné par Cisco Houston, au chant et à la guitare ; lui-même s’accompagne de la mandoline.


DANVILLE GIRL

Well I walked down to the railroad yard, watch the train roll by
Knew that train would roll that day But I did not know what time.

I did not know what time, poor boy, did not know what time,
I Knew the train would roll that day but I did not know what time.

Good morning, Mister railroad man, what time does your train roll by?
Nine sixteen and two forty four, twenty five minutes ‘til five.

At nine sixteen, two forty four, twenty five minutes ‘til five.
Thank you, Mister railroad man, I wanna watch your train roll by.

Standing on the platform, smoking a big cigar,
Waitin’ for some old freight train that carries an empty car.

I rode her down to Danville town, got stuck on a Danville girl,
Bet your life she was a pearl, she wore that Danville curl.

She wore her hat on the back of her head like high tone people all do,
Very next train come down that track, I bid that gal adieu.

I bid that gal adieu, poor boys, I bid that gal adieu,
The very next train come down that track, I bid that gal adieu.