Les années 60 commencent peut-être le 9 avril 1961. Ce jour là, comme chaque dimanche depuis quelque temps (certains d’entre eux – les moins jeunes – depuis les années 40), quelques centaines de jeunes gens, Blancs et Noirs, garçons et filles, jeunes couples avec leurs enfants, armés de guitares, de banjos, d’harmonicas et autres instruments de subversion massive se sont rassemblés sur le parc de Washington Square, à l’orée de Greenwich Village, New-York. Mais cette fois, la police de New-York a cru devoir intervenir pour mettre fin à cet insupportable désordre chantant, provoquant ainsi ce que l’on a appelé « l’émeute des beatniks » : un point tournant de la radicalisation politique de la jeunesse américaine.

Chanter ainsi des chansons populaires, faire joyeusement vivre le patrimoine folklorique – qu’il s’agisse du folklore rural du Sud, de ballades anglo-américaines, de vieilles chansons syndicalistes, de chansons de cow-boys, de blues, ou parfois des chansons nouvelles composées dans un style voisin – était depuis une vingtaine d’années devenu une tradition : une de ces « traditions inventées » dont on sait depuis les travaux de Eric Hobsbawm et Terence Ranger qu’elles se distinguent des coutumes remontant à la nuit des temps, mais se donnent pourtant et sont vécues comme telles. Le dimanche, on se rendait à Washington Square et l’on chantait des chansons folkloriques, ou que l’on tenait ou feignait de tenir pour telles. Pendant quelques heures, les groupes se formaient. Ici, on écoutait un guitariste qui avait exhumé d’on ne sait où une ballade ou un blues et bâti un arrangement pour l’accompagner. Là, on reprenait en chœur un titre classique, appris jadis dans un camp de vacances ou sur les bancs de l’école. On communiait en reprenant en chœur de vieux hymnes religieux du Sud afro-américain, auxquels on conférait non sans raison une dimension politique. On causait, on échangeait des partitions ou des revues, on travaillait un accord ou un enchaînement, on essayait d’imiter le voisin, on se faisait des amis, on passait de groupe en groupe jusqu’à ce que tombe le soir. Apprentis musiciens, apprentis poètes, philosophes amateurs, idéalistes et rêveurs, chacun rentrait ensuite chez soi et revenait au quotidien en attendant le dimanche suivant.

Pour venir ainsi chanter à Washington Square, il fallait depuis 1947 une autorisation, et cette autorisation avait été accordée sans discontinuer, comme machinalement, au cours des 14 années précédentes ; c’était une simple formalité. Mais en ce printemps 1961, pour une raison inconnue, et en tous cas sans raison invoquée, elle avait pourtant été refusée cette fois là. La personne chargée de la délivrer était, depuis mai 1960 un politicien nommé Morris Newbold, ou Newbold Morris, peu importe : les deux noms étaient ses patronymes et il n’utilisait jamais son prénom : Augustus. Cet avocat avait été président du conseil de New-York, et deux fois candidat malheureux au poste de maire. Devenir commissaire aux parcs de la ville était son bâton de maréchal. Et il trouvait que la musique, à la limite, peut-être, mais ces beatniks, non, vraiment, ce n’était pas possible. On ne pouvait admettre ces indésirables dans le parc de Washington Square. Soucieux du confort des classes aisées du voisinage et de la bonne tenue du marché immobilier, il supportait mal la nuisance que constituait cette invasion hebdomadaire de jeunes gens plus ou moins bohèmes dans le parc de Washington Square. Un an après son entrée en fonction, il décidait donc de mettre fin à la tradition.

La demande d’autorisation pour ce deuxième dimanche du mois d’avril, finalement refusée par Morris Newbold, avait été comme à l’accoutumée déposée par Israel Goodman Young, dit Izzy Young, passionné de musique populaire, qui écrivait des articles dans la revue Sing Out, dont l’âme était Pete Seeger, et qui était surtout propriétaire et animateur du Folklore Center, une boutique située McDougall Street à Greenwich Village et entièrement consacrée à la musique folk, où les amateurs trouvaient tous les disques et tous les livres dont ils pouvaient rêver. Lieu de sociabilité de ces amateurs, c’est par exemple là que s’étaient pour la première fois rencontrés le jeune Bob Dylan, fraîchement débarqué à New-York, et Dave Van Ronk, qui, à 25 ans, faisait déjà figure de talentueux aîné avec sa guitare et son répertoire de blues. Dans un texte évoquant ce lieu, Talking Folklore Center, Dylan rend compte de l’ambiance politique, sociale et culturelle de Greenwich Village dans des termes qui en font un document. Il raconte ainsi comment à son arrivée à New-York, un policier lui avait dit que ses cheveux étaient trop longs et ses bottes trop poussiéreuses, qu’il était anti-américain, et tout juste bon à jeter en prison. Un de ces policiers, sans doute, que l’on retrouvera à Washington Square ce dimanche 9 avril.

Après le refus de Newbold, Izzy Young décida d’organiser malgré tout le rassemblement traditionnel de Washington Square. Avec environ cinq cent musiciens et passionnés, il se rendit en procession à travers le parc, jusqu’au célèbre arc de triomphe de la place, à l’entrée de la 5e avenue. Pendant ce temps, la police de Morris Newbold, à pied et à cheval, s’en prenait sans bien comprendre pourquoi aux passants avec des matraques, et arrêtait une dizaine de personnes.

Une des stratégies pacifiques des manifestants pour intimider les policiers avait été d’entonner The Star-Spangled Banner, l’hymne national des États-Unis. La question de savoir qui était vraiment américain, vraiment fidèle aux pères fondateurs de la nation était – et en un sens est toujours – l’un des enjeux du débat politique du pays. En chantant cet hymne, les manifestants affirmaient que leur répertoire était celui de l’Amérique, et qu’ils n’étaient pas moins légitimes à le chanter parmi les chansons du patrimoine populaire que n’importe qui d’autre. En outre, ils mettaient en évidence le paradoxe consistant, en les empêchant de chanter, à les empêcher de chanter un hymne à l’écoute duquel la réaction normale des policiers aurait dû être de se mettre au garde à vous. Mais la manœuvre fit long feu. Cela était même compris, non sans quelque bon sens, comme une provocation. Après une brève hésitation, les policiers désorientés reprirent leur travail.

Izzy Young tenta bien de parlementer, et d’expliquer qu’il n’appartenait pas à Morris Newbold de dire quelle musique pouvait ou non être chantée et écoutée, et que la musique que lui et ses amis jouaient à Washington Square n’était pas une musique de dégénérés comme l’avait affirmé l’édile, mais celle du peuple américain. Rien n’y fit. Les ordres étaient les ordres. Il fallut décamper – pour ceux qui n’avaient pas été conduit manu militari au poste – et soigner ses horions,, et non sans avoir entonné, outre l’hymne national, le This Land is Your Land de Woody Guthrie, et le spiritual protestataire We Shall not be moved, bien de circonstance, même à contre-emploi. Young et ses amis n’en étaient en définitive pas moins victorieux : le traditionnel rendez-vous du dimanche sera maintenu : Newbold Morris se résignera pour la suite à l’autoriser…

Il faut dire que l’affaire avait – même brièvement – fait un certain bruit. La presse parla de « l’émeute des Beatniks », le New-York Mirror donnant le chiffre de trois mille personnes y ayant participé. On peut noter que le nom même ainsi donné à l’évènement est à la fois significatif et surprenant. Surprenant en ceci que folksingers et beatniks constituaient alors des faunes distinctes dans la bohème new-yorkaise, les uns ancrés dans un répertoire traditionnel qu’ils tentaient de faire revivre, les autres adeptes de formes poétiques nouvelles – et d’un mode de vie nouveau. Les uns dans la lignée de Woody Guthrie, Cisco Houston ou Pete Seeger, les autres dans celle de Jack Kerouac, William Burroughs ou Allen Ginsberg. Significatif en ce que les destinées de ces bohèmes étaient effectivement de tendre à fusionner dans la décennie qui s’ouvrait. La presse réactionnaire avait anticipé cette fusion, et mélangeait tout ce beau monde sous l’appellation la plus scandaleuse…. Le rejet réactionnaire des mouvements culturels de la jeunesse reflétait sans doute une approche des choses plus exacte que ne l’était alors la conscience même de la plupart des protagonistes.

Cela dit, toute anecdotique qu’elle soit, cette histoire est remarquable. A bien des égards, elle illustre le commencement d’une ère nouvelle. Pareille chose n’aurait simplement pas été imaginable dans les années 1950. Le monde changeait, la jeunesse changeait : elle apprenait la révolte. Elle apprenait que l’on doit se battre pour ses droits les plus élémentaires, comme celui de chanter des chansons au soleil printanier de Washington Square. À la même époque, elle tendait aussi à devenir contestataire, à s’émanciper des discours classiques sur la « grande culture », aspirait à réhabiliter la culture plus ou moins fantasmée d’un peuple lui-même plus ou moins fantasmé ; elle rejetait massivement le racisme dominant et manifestait sa sympathie à la lutte contre la ségrégation et pour les droits civiques – sympathie allant parfois jusqu’à l’engagement effectif. Bientôt, avec la guerre du Vietnam, d’autres questions la mobiliseront.

Peu après, Pete Seeger chantait devant un public enthousiaste une chanson qu’il venait d’écrire, spécialement consacrée à cette « émeute », et précisément intitulée Washington Square. Avec un humour féroce, il racontait l’incident, ironisant sur la situation, et moquant les policiers et leur donneur d’ordre, l’ineffable Morris Newbold. C’est d’après son éditeur en avril 1961 que Pete Seeger publie son album Story Songs, où se trouve cette chanson, qui évoque l’évènement en détail mais ne le raconte pas à proprement parler, et enregistrée devant un auditoire dont sans doute beaucoup des membres avaient été de la partie et dont tous l’avaient très précisément en tête. Mais il semble que cet enregistrement soit daté du 30 avril, soit exactement trois semaines après notre émeute. Il est peu probable que le disque ait été réalisé le jour même, et on doit donc penser qu’il est antidaté d’au moins quelques jours. Peu importe. La chanson est donc consacrée avec ironie à cette histoire, en en soulignant le ridicule, et en immortalisant un Morris Newbold qui serait autrement tombé dans le plus complet des oublis.

 

 


WASHINGTON SQUARE

Loudly the notes of the sparrows are sounding,
Squawks of the pigeons are filling the air,
Over the grass a policeman comes bounding,
To silence the singing in Washington Square,

Newbold Morris sir, our Park Commissioner,
Says stop the music and that they will do,
Let not a note be heard from either man nor bird,
Strike down the guitarists for O’Morris Abu

Glimmers of sunlight from banjos are glancing
There by the fountain a few singers meet
See New Yorks finest with night sticks a’ dancing
« Don’t raise your voices » says the cop on the beat

« All through the atmosphere what is that song we hear
Our country’s anthem from this motley crew,
Answer this prayer to god call out the riot squad
Strike down the guitarists for O’Morris Abu

These guitar pickers are sadly misleaded
Gather them up boys and take them to jail
There still a fire hose in case it is needed
The notions of City Hall are bound to prevail

Onward with Morris then fight we all fight again
They just pay taxes to be spent by you
Down with the surging mass up with the holy grass
Strike for the park’s rights O’Morris Abu