Les années 60 commencent peut-être le 9 avril 1961. Ce jour là, comme chaque samedi depuis quelque temps (certains d’entre eux – les moins jeunes – depuis les années 40), quelques centaines de jeunes gens, armés de guitares, de banjos, d’harmonicas et autres instruments de subversion se sont rassemblés sur le parc de Washington Square, à l’orée de Greenwich Village, New-York. Mais cette fois, la police de New-York a cru devoir intervenir pour mettre fin à cet insupportable désordre chantant. C’est ce que l’on a appelé l’émeute des beatniks, et c’est un point tournant de la radicalisation politique de la jeunesse américaine.

La vérité est que pour venir ainsi chanter à Washington Square, il fallait depuis 1947 une autorisation. Mais cette autorisation avait été accordée sans discontinuer au cours des 14 années précédentes ; c’était une simple formalité. Pour une raison inconnue, et en tous cas sans raison invoquée, elle avait pourtant été refusée cette fois là. La véritable raison était simplement que le plumitif chargé de la délivrer avait changé. Cette tâche était, depuis mai 1960 dévolue à un politicien nommé Morris Newbold, ou Newbold Morris, peu importe : les deux noms étaient ses patronymes et il n’utilisait jamais son prénom, qui n’était pourtant rien moins que Augustus. Newbold, qui était avocat, avait été président du conseil de New-York, et deux fois candidat malheureux au poste de maire. Le poste de commissaire aux parcs de la ville de New-York était son bâton de maréchal. Et il trouvait que la musique, à la limite, peut-être, mais ces beatniks, non, vraiment, ce n’était pas possible. On ne pouvait admettre ces indésirables dans le parc de Washington Square. C’était mauvais pour le marché de l’immobilier. Telle est l’origine de « l’émeute de des beatniks », le « Beatnik Riot » de Washington Square. Les journaux ont pu titrer que cette émeute avait rassemblé trois mille de ces beatniks.

En réalité, soit dit en passant, folksingers et beatniks constituaient alors des faunes distinctes dans la bohème new-yorkaise, les uns ancrés dans un répertoire traditionnel qu’ils tentaient de faire revivre, les autres adeptes de formes poétiques nouvelles – et d’un mode de vie nouveau. Un genre de fusion entre les deux ne viendra que plus tard, avec l’émergence dans la mouvance folk des chansons à texte. Mais c’est une autre histoire. Quoi qu’il en soit, la presse réactionnaire avait anticipé cette fusion, et mélangeait tout ce beau monde sous l’appellation la plus scandaleuse….

La demande d’autorisation, finalement refusée par Morris Newbold, avait été déposée par Israel Goodman Young, dit Izzy Young, qui était propriétaire d’un établissement essentiel de la folk revival en cours, le Folklore Center, située McDougall Street à Greenwich Village : une boutique entièrement consacrée à la musique folk, où les amateurs trouvaient tous les disques et tous les livres dont ils pouvaient rêver. C’est dans cette boutique, par exemple, que s’étaient pour la première fois rencontrés Bob Dylan et Dave Van Ronk… Young écrivait pour la revue de Pete Seeger Sing Out, et Dylan a consacré un talking blues à sa boutique, Talking Folklore Center, qu’il chantait aux familiers du lieu, mais semble bien ne jamais avoir enregistré. Dylan rend d’ailleurs compte dans ce morceau de l’ambiance politique, sociale et culturelle de Greenwich Village dans des termes qui en font un document. Il raconte ainsi comment à son arrivée à New-York, un policier lui avait dit que ses cheveux étaient trop longs, ses bottes trop poussiéreuses, qu’il était anti-américain, et bon à jeter en prison… Quoi qu’il en soit, c’est Izzy Young qui, après le refus de Newbold, décida d’organiser malgré tout le rassemblement traditionnel de Washington Square. Avec environ cinq cent musiciens et passionnés, il se rendit en procession à travers le parc, jusqu’au célèbre arc de triomphe de la place, à l’entrée de la 5e avenue. Pendant ce temps, la police, à pied et à cheval, agressait sans bien comprendre pourquoi les passants avec des matraques, et arrêtait une dizaine de personnes. Elle continua ensuite sa chasse aux beatniks et aux folksingers, malgré la stratégie de ceux-ci consistant, pour calmer la maréchaussée, à entonner The Star-Spangled Banner, l’hymne national des États-Unis. Young tenta bien de parlementer, et d’expliquer aux policiers qu’il n’appartenait pas à Morris Newbold de dire quelle musique pouvait ou non être chantée et écoutée, et que la musique folk n’était pas une musique de dégénérés comme il l’avait affirmé. Rien n’y fit.

Si l’évènement ne fit que peu de temps la Une des journaux, il n’en demeure pas moins un moment significatif : le commencement d’une ère nouvelle. Pareille chose n’aurait simplement pas été imaginable dans les années 50. Le monde changeait, la jeunesse changeait ; elle apprenait la révolte. Elle apprenait que l’on doit se battre pour ses droits les plus élémentaires, comme celui de chanter des chansons dans la joie et la bonne humeur, au soleil printanier de Washington Square. Même si l’on peut identifier le rôle d’Izzy Young, il s’agissait d’une manifestation pacifique et largement spontanée, qui se heurtait aux forces de police. Les années suivantes, les permis furent accordés (y compris par Morris Newbold, qui devait rester en place jusqu’en 1966).

C’est d’après son éditeur en avril 1961 que Pete Seeger publie son album Story Songs, où se trouve cette chanson, sans doute écrite immédiatement après l’évènement, qu’elle évoque en détail mais ne raconte pas à proprement parler, et enregistrée devant un public enthousiaste dont sans doute beaucoup des membres avaient été de la partie et dont tous l’avaient très précisément en tête. Mais il semble que cet enregistrement soit daté du 30 avril, soit exactement trois semaines après notre émeute. Il est peu probable que le disque ait été réalisé le jour même, et on doit donc penser qu’il est antidaté d’au moins quelques jours. Peu importe. La chanson qui suit est donc consacrée avec ironie à cette histoire, en en  soulignant le ridicule, et en immortalisant un Morris Newbold qui serait autrement tombé dans le plus complet des oublis.


WASHINGTON SQUARE

Loudly the notes of the sparrows are sounding,
Squawks of the pigeons are filling the air,
Over the grass a policeman comes bounding,
To silence the singing in Washington Square,
Newbold Morris sir, our Park Commissioner,
Says stop the music and that they will do,
Let not a note be heard from neither man nor bird,
Strike down guitarists o Morris Newbold

Glimmers of sunlight from banjos are glancing
There by the fountain a few singers meet
See New Yorks finest with night sticks a’ dancing
« Don’t raise your voices » says the cop on the beat
« All through the atmosphere what is that song we hear
Our country’s anthem from this motley crew,
Answer this prayer to god call out the riot squad
Strike down guitarists o Morris Newbold

These guitar pickers are sadly misleaded
Gather them up boys and take them to jail
There still a fire hose in Kingston is needed
The notions of City Hall are bound to prevail
Onward the Morris men fight ye oh fight again
They just pay taxes to be spent by you
Down with the surging mass up with the holy grass
Strike for the park’s rights o Morris Newbold