Il est difficile d’imaginer des êtres plus différents que ne l’étaient Pete Seeger et Woody Guthrie. Le premier, issu de la bourgeoisie intellectuelle de la côte Est, descendant par ses deux parents des pèlerins du May Flower, puritain et rigide ; le second, fils d’un homme d’affaires raté de l’Oklahoma, buveur et bohème. Le premier monogame rigoureux, le second trois fois marié et coureur de jupons invétéré. Le premier soucieux de s’établir et de faire vivre sa famille, le second instable et toujours attiré par l’errance. Le premier amical et respectueux, le second imprévisible et volcanique. Pete Seeger le disait lui-même de Woody Guthrie : on ne saurait prétendre qu’il a été un bon mari, un bon père, ou même un bon ami ; mais lorsqu’on le connaissait, on ne pouvait pas ne pas l’aimer. Et ces deux hommes, après leur rencontre improbable à l’initiative de l’inlassable Alan Lomax, ont été de grands amis, Guthrie, l’ainé, initiant Seeger à la route et à l’aventure, et Seeger, patient et à l’écoute, se sentant à l’école de son ami comme à l’école de la vie. Il faut dire qu’ils avaient de grandes choses en commun : une même sensibilité politique – Seeger était militant du parti communiste des États-Unis, dont Guthrie était un fervent partisan – et surtout un amour immodéré pour la musique populaire de leur pays. Guthrie en était un exemple de mémoire vivante en même temps que l’un des acteurs. Seeger apprenait vite et avec passion. Mais la relation entre les deux hommes était asymétrique : Pete Seeger était animé d’une admiration sans borne pour Woody Guthrie, pour l’homme mais surtout pour l’œuvre qu’il portait. Quant à Guthrie, il n’a pas eu le temps de voir s’épanouir l’invraisemblable talent et le charisme de Seeger : tôt dans la vie, il s’est enfoncé dans la maladie, la chorée de Huntington qui lui dévorait le cerveau, et est resté près de dix ans rivé sur son lit d’hôpital.

C’était l’époque de la chasse aux sorcières. Bien qu’il n’ait pas à titre personnel été inquiété au fond de son hôpital, Woody Guthrie avait connaissance de ce qui se passait. Apprenant l’expulsion de Hanns Eisler en 1948, il avait écrit un poème, dont on trouve la mise en chanson par le folksinger britannique Billy Bragg sur ce site, dans lequel il se demandait à lui-même ce qu’il allait faire lorsque ce serait son tour de comparaître devant la célèbre commission des activités anti-américaines (sur cette commission, voir par exemple sur ce site Talking Unamerican Blues par Betty Sanders). En 1950, c’est l’affaire Rosenberg. Julius Rosenberg est accusé d’avoir transmis à l’Union Soviétique les secrets de la bombe atomique. Pour faire pression sur lui, on accuse également sa femme, Ethel. La place manque ici pour détailler les tenants et les aboutissants de cette terrible affaire : comment le frère d’Ethel avait accusé Julius pour protéger sa propre épouse ; comment l’hystérie liée à la guerre de Corée et à la montée en puissance de la guerre froide a conduit à une campagne de haine (largement teintée d’antisémitisme) ; comment sur un dossier vide de preuve, ce jeune couple a été passé à la chaise électrique. Leur condamnation à mort intervient en 1951. Leur exécution interviendra en 1953. En 1952, alors qu’Eisenhower est en campagne électorale, Woody Guthrie lui écrit depuis son hôpital une lettre sous forme de poème, qu’il n’enverra sans doute jamais à son destinataire.

Avant d’interpréter ce texte, en 2001, accompagné de son petit-fils Tao Rodriguez-Seeger, Pete Seeger, qui fut lui-même longtemps membre du comité de soutien aux enfants Rosenberg, dit quelques mots de Woody Guthrie :

« J’ai écouté de la musique de gens très différents, ma mère qui était professeure de violon, mon père qui enseignait la musicologie, mais alors j’ai rencontré un petit gars tout frisé de l’Oklahoma, qui était venu en auto-stop de Californie à New-York, et il se tenait là près d’une voiture qui faisait « Zou-zou », il écrivait des vers qu’aujourd’hui tout le monde connait… Il a écrit des vers chaque jour que je l’ai connu. Beaucoup d’entre eux, la plupart étaient juste jetés, et maintenant on les a trouvés… des bouts de papier ont été trouvés, dans des lettres qu’il avait adressés à des gens et qui comportaient des vers, etc., et sa fille, Nora Guthrie, est maintenant à la tête de ce qu’ils appellent les Archives Woody Guthrie, à New-York. Et là elle a trouvé un ensemble extraordinaire de vers. Je n’ai pas idée de ce qu’était la musique : je pense que c’était un genre de talking blues, vous savez, do-do-ti-ta-do-do-ti-ta-do… Lorsque Woody a écrit ça, il était à l’hôpital, et pensait qu’il n’en ressortirait jamais. Mais il ne pouvait pas s’arrêter d’écrire des vers… C’était en l’an 1952, et Eisenhower se préparait à se présenter aux élections… »


Dear Mister Eisenhower,

I’d Just like to tell you right to your face
What I think about this frame-up Rosenberg case
The way old juge Kaufmann try to send them to death
I’m afraid ta’ speak a word and I can’t always hold my breath
‘Course I could learn how ta’ stand back an die holding my breath
But me beeing a good ole’ greenblood American I rather speak my words out

We ain’t quite at war with the USSR
I can’t see what we got so many damn secrets for
Every step I take could be called a big secret
Every word I say when ya’ come right down to it
Every thought i think somebody someplace
Some judge I pay ta’ keep my bench warm
Might be trying ta’ hide some kind of secret
That he’d kill me for trying ta’ tell you about

I hire several thousand judges in my 48 states
Ta’ see that all ‘a of my people get a fair square break
And if I let every judge use my bench to do his killin’
Won’t be many of us left to do much speakin’ –
I don’t believe that I’d oughta’ kill you
Or that you’d oughta’ try ta’ kill me neither
‘Bout no damned kind of secret;
You could pretty easy make up more top & bottom secrets
Than we got citizens or voters or people like me ‘n you
I lot rather’d kill my secrets
Then ta’ kill my people

Tell that ol’ jailerman go turn his damned key
Turn all theese Rosenberg people out free
All a’ my Sacco Vanzetti’s & my Willie McGhee’s
And everybody livin’ with chains on their legs
I don’t want ‘a try ta’ hurry ya’ none, Ikey
(Lord knows I couldn’t do that if I tried!)
But my jail house & my death row is gettin’ too damn
Crowded up ta’ please me…
People like theese Rosenbergs; folk about like me